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20 juil. 2013

Le grand mot d'un tout petit homme

« Trappes : Valls juge les violences inacceptables »

Inacceptable : le grand mot du petit homme.

Un commissariat de police assiégé par deux cents excités du Coran ? Inacceptable ! On fait quoi ? On dit que c'est inacceptable. Mais encore ? On joue du bec et des claquettes, façon Cambadélis : « La cohésion française abîmée par le sarkozysme est achevée par la relégation urbaine. Il faut bien sûr en appeler à la République, mais s'interroger sur ce qu'elle a à offrir à ses enfants comme modèle d'intégration, donc d'égalité. » La France du PS égrène son chapelet républicain et s'interroge. Mais concrètement, quoi ?

Trois personnes veillant devant une mairie de province ? Inacceptable ! Et on envoie un fourgon pour mater les terroristes immobiles.

Port d'un T-shirt représentant une famille traditionnelle, donc moisie ? Inacceptable ! Ça ou lire Mein Kampf devant une classe de primaire, traitement identique : dans le fourgon, garde à vue, procès !

Ils ne comprendront jamais, parce qu'ils refusent la réalité, qu'une part importante de Français d'origine subsaharienne et musulmane refuse l'intégration, refuse la démocratie, conchie la France et toutes ses institutions. Une seule solution (redoutable) : on remballe tout ça, Français ou non, et direction le pays d'origine. Et ce, dès le premier pet de travers dans la djellaba ou le kami. En attendant, il existe une force qui s'appelle l'armée et à laquelle il suffirait de demander d'intervenir et de tirer à vue, histoire de refroidir ceux qui sont bel et bien en train de détruire la civilisation.

Mais voilà, tout cela est inacceptable en vérité. Alors on s'adonne en silence à des incantations hollandaises : ça va passer, suffit d'y croire et de le marteler dans le poste en présence des Pujadas émerveillés, leurs petits yeux rapprochés de fouine écarquillés. Le réveil sera brutal et douloureux.

26 mai 2012

Les mondes affrontés

Je n'oublie bien sûr pas la suite promise de ma série Ici la guerre.

Les mondes affrontés... Qu'est-ce à dire ?

J'utilise affronté dans son acception héraldique ou numismatique de « front à front », lorsque deux figures, souvent identiques d'ailleurs, jumelles, sont présentées ainsi. Elles se font face, s'opposent, sans nécessairement entretenir un rapport d'hostilité. Je suggère donc l'idée de mondes qui se regardent dans le blanc des yeux, avec toute la froideur que suppose un affrontement sérieux, loin donc des minuscules bisbilles de chapelles, des picrocholines querelles de clochers.

La droite contre la gauche, ou vice-versa, semble pour beaucoup une bien artificielle opposition, comme s'il ne s'agissait que d'un perpétuel et lassant chassé-croisé en vue d'exercer le pouvoir et de profiter surtout des avantages y afférents. Cette vision dégénérée de la bataille politique reflète autant la sottise de ceux qui ne pigent rien à la politique et ses enjeux, que la réalité du cirque politique contemporain. On se bat pour le prestige et des pots de confiture. On ne vainc que pour être vu, admiré, envié, craint parfois. On vise les plus belles places, celles qui brilleront en lettres d'or dans le Who's Who. On veut être là pour y être, comme à Cannes. Et comme à Cannes, l'important c'est la pose.

Veut-on un exemple remarquable de ces nuisibles qui pullulent en politique ? Rachida Dati. Elle n'est là que pour y être et papoter avec les copines. La remplacerait-on par un canard en plastique ou un parapluie que cela ne modifierait en rien le poids de la droite, n'altérerait en rien sa « force ». Et des nuisibles comme elle, moins spectaculairement nuisibles peut-être, la politique en compte mille et cent, à droite comme à gauche. Je m'abstiendrai de tout recensement. Là n'est pas le sujet.

La politique, au sens noble du terme, c'est autre chose que la vaine bataille pour un pouvoir et des dorures, des privilèges. À quoi sert un pouvoir qui ne veut rien, sinon se conserver ? Lorsqu'il est donné — par le suffrage universel —, ou pris — par la force des armes —, le pouvoir devrait servir un unique dessein : la cause politique pour laquelle on s'est battu. Le pouvoir ainsi vu n'est pas un but, mais un moyen. Il n'est pas une fin en soi, mais un départ. Que fait-on de ce pouvoir ? On l'exerce, pardi ! Chirac ne l'a pas exercé, mais il en a joui. Sarkozy l'a exercé, sans la moindre vision, modifiant sa stratégie au gré des vents ; lui aussi a joui de son pouvoir. Il aurait pu être président du Gabon ou de la Lettonie. C'est tombé sur la France. Hollande veut sans doute. Que peut-il dans les faits ? Et s'il pouvait ce qu'il veut, voulons-nous ce qu'il veut, lui ? Non, bien sûr : sa vision du monde n'est pas la nôtre. Nous le regardons comme un ennemi, lui et ses sbires.

On peut certes me reprocher d'admirer excessivement peut-être le général de Gaulle. Je l'admire moins pour sa politique, dans les faits, que pour sa vision politique, sa façon d'incarner à lui seul la France, de se confondre en elle. Personne n'eut de vision moins partisane que la sienne. Il se moquait même des gaullistes. Le Général exerçait le pouvoir sans en jouir. Jamais il ne dérogea à ses principes. Cette rigidité fait toute sa grandeur. Après lui, la France ne pouvait que décliner. Elle fit mieux, puisqu'elle dégringola. La souveraineté nationale, que le Général avait si constamment désirée et si farouchement défendue, fut mise à mal par le Traité de Maastricht en 92, instituant une Europe politique (de Communauté Économique Européenne — CEE —, l'Europe devint par ce traité la Communauté Européenne — CE —). Le Traité de Lisbonne en 2007 acheva la France (et les pays liés par ce traité) comme on achève une bête malade. La voici, nous voici désormais sous la tutelle d'une obscure Commission supranationale. Rien ne se fait plus au sein des nations européennes sans l'aval d'une Commission qui fait davantage penser à un consortium d'épiciers qu'à un état-major d'armée ou à un corps de philosophes au sens nietzschéen, dynamique, du terme. 

Quand Charles de Gaulle, le petit-fils du fondateur de la Ve République, se présenta au suffrage universel sur les listes du FN (v. note), ce fut une levée de boucliers familiale. Comment un de Gaulle pouvait-il salir à ce point le Nom ? Ce que je me demande, moi, c'est comment les héritiers du Nom peuvent supporter que les successeurs du « pater familias » aient dilapidé le bel héritage en cédant la France à l'Europe épicière. Ce que lesdits successeurs ont fait est comparable, le contexte guerrier en moins, au renoncement de Pétain à poursuivre la guerre contre les Nazis, à la politique d'alignement et de collaboration qui s'ensuivit. Le FN aujourd'hui, c'est de Gaulle depuis Londres et son célèbre appel. S'il est tout de même culotté d'avancer que le Général serait aujourd'hui lepéniste (ou mariniste), lui qui détestait les partis, on peut être sûr par contre qu'il eût rué des quatre fers pour empêcher qu'on attelât la charrette France au bœuf Europe, d'une manière telle que la souveraineté nationale n'existe plus dans les faits, bien que les pantins au pouvoir veuillent nous faire croire à l'indépendance préservée du pays. Tout ce que l'épicerie France contenait a été vendu au consortium dénoncé plus haut. Ne nous reste plus que les commis désœuvrés, ces hommes et ces femmes politiques que nous élisons et qui ne servent à rien, puisqu'ils ne peuvent plus rien.

Quand Sarkozy a lancé, par opportunisme, le débat sur l'identité nationale, j'ai suivi celui-ci en sachant bien que la taupinière accoucherait d'une fourmi. La question était pourtant de première importance, et son traitement vigoureux eût pu faire tache d'huile en Europe, mais elle fut traitée avec une légèreté digne d'un vaudeville de Labiche, par des intervenants qui n'y croyaient pas eux-mêmes, avaient honte d'en être. Parce que les mots nation, identité, quantités d'autres de cette famille, sont devenus nauséabonds. La droite le sait qui ne bavarde jamais là-dessus sans recevoir un immédiat coup de gourdin sur la tête — de la part du camp adverse et des médias affiliés, mais de son propre camp aussi, parfois préventivement, comme pour apparaître sinon plus vertueux, au moins plus rapides que les spécialistes autoproclamés du genre. Quand « la droite la plus bête du monde » bouge son cul, c'est pour affrioler l'adversaire, en offrir le défonçage à son vit breneux.

Les mondes affrontés sont deux visions antagonistes du monde. Les débats sur les bienfaits ou les méfaits de l'immigration de masse ne sont par exemple pas, comme la gauche le prétend, des conflits de cour de récréation sur fond de racisme plus ou moins échevelé : c'est une vision nationale et familiale d'une société donnée, typée, ancienne, enracinée, légitime, inquiète, contre une vision internationaliste et communautariste d'un monde asexué où chacun serait pareil à soi et soi pareil à chacun, un monde parfaitement indifférencié — ce qui est le comble du racisme, puisqu'il nie les différences au nom de l'égalitarisme. Quand on affirme qu'un étranger doit posséder en France les mêmes droits qu'un Français, on fait deux choses : on interdit à cet étranger d'être ce qu'il est, c'est-à-dire un étranger (ce n'est pas une maladie honteuse, mais un particularisme), et on vole au Français sa maison (puisqu'on l'ouvre à tous).

La droite dite républicaine est piégée dans tous les débats souverainistes par la gauche aux cris d'orfraies et par ses propres atermoiements, son incapacité chronique à s'affirmer, à assumer ses choix. On n'ose plus dire « la France », parce que ça pue la vieille France, la France rurale chère à Pétain. On dit « la République », alors que la République n'est jamais qu'un moment de l'histoire de France, une parenthèse peut-être. Il est hors de question de pleurnicher sur la disparition de l'Ancien Régime, de souhaiter une quelconque restauration, le retour du trône avec un roi dessus et des courtisans tout autour. Quant à la France rurale de Pétain, qui fut aussi celle du Général en sa jeunesse via Barrès ou Péguy, elle n'existe tout simplement plus, s'il reste des campagnes et trois vaches. La question du régime politique est pour moi subsidiaire. Une France moderne et ouverte sur le monde peut fort bien exister sans être pour autant une France agglomérée, une France où tous les citoyens du monde seraient chez eux, sauf précisément les Français de souche, ayant à expier je ne sais quel crime historique, quelle tare congénitale. Et ce que je dis de la France concerne aussi les autres nations. Une France française et indépendante ; une Italie italienne et indépendante ; une Allemagne, etc. Que chaque nation, affirmée, puisse conclure des alliances avec des nations voisines ou plus éloignées, par affinités ; alliances commerciales, culturelles, etc. Des traités, pourquoi pas ? pourvu qu'ils ne ligotent pas les nations. Ce contre quoi je suis, radicalement, c'est un état supranational. Je n'admets pas qu'un obscur fonctionnaire chypriote puisse décider que la Normandie doive produire moins de fromages au lait cru, et je n'admets pas davantage qu'un fonctionnaire français veuille que Chypre tonde la laine de ses moutons comme ceci et non comme ils ont là-bas l'habitude de le faire depuis des siècles. À la limite, je me fous pas mal que des pays arriérés pratiquent la charia ou l'excision, pourvu qu'on ne vienne pas introduire ces usages chez nous.

Je suis convaincu que la gauche n'est même pas choquée par la xénophobie en soi. Je tiens la xénophobie comme un réflexe naturel de protection. Des xénophobes, vous en trouverez autant à gauche qu'à droite. Il est naturel de préférer sa famille à ses voisins, ses voisins ou ses amis aux « touristes », surtout quand ces derniers prétendent dresser leurs tentes dans votre jardin, au nom d'une hospitalité pour laquelle vous n'avez pas été consulté. La préférence des siens aux autres n'induit pas une hostilité systématique aux autres. L'hostilité naît du surnombre, quand la quantité des autres vous fait sentir minoritaire chez vous. Une famille anglaise ou même maghrébine dans le village, ça ne le dénature pas, ça le colore d'une sympathique touche d'exotisme. Quand, sur les cent feux du patelin, quarante-cinq proviennent de vingt-trois nations différentes, surtout d'Afrique, surtout de mœurs et de pratiques religieuses étrangères à celles du cru, il est non seulement naturel, mais sain de s'en émouvoir. Oui à l'hospitalité, non à l'invasion.

La gauche est choquée par contre, ou fait semblant de l'être, par tout discours affirmant la primauté de la nation, son indépendance, sa volonté de demeurer soi, son désir de faire durer son histoire et ses particularismes, parce que la vision du monde à gauche est cosmopolitique et multiculturaliste. Pour ces gens-là, ils sont chez eux partout, et vous êtes tenus de tolérer chez vous des ahuris baragouinant deux mots de français et qui, à peine installés, se mêleront de vouloir repeindre vos murs à leurs couleurs, se mêleront d'exclure le porc de votre assiette par sournoise intimidation, empêcheront vos femmes et filles de se baigner au soleil dans des tenues toujours trop choquantes pour ces puritains hypocrites. Il n'y a pas d'un côté, à gauche, la vertu et de l'autre, à droite, le vice. L'affrontement gauche/droite n'oppose pas le Bien au Mal. Ce ne sont pas des luttes morales, mais politiques et politiques seulement. La droite a tort de se laisser entraîner dans des catégories morales. Et puisque, décidément, elle s'avère incapable de marquer son territoire sans en avoir sollicité la permission auprès des papautés de la gauche, nous abandonnons cette droite à son embarras et cessons d'attendre d'elle qu'elle défende notre vision du monde.

Quand à droite on prononce « nation », à gauche on affecte d'entendre « nationalisme », au sens exacerbé, agressif et conquérant du terme, et on s'étrangle, comme seule la gauche peut s'étrangler, avec la gestuelle exagérée du cinéma expressionniste. Peut-être ne suis-je pas attentif à tout, mais je ne crois pas avoir jamais entendu Marine Le Pen suggérer qu'elle s'empresserait, au pouvoir, d'attaquer et d'annexer la Suisse, la Belgique et autres contrées folkloriques, avant d'étendre l'aile impériale du coq français sur le reste du continent, afin d'y imposer je ne sais quoi de celtique, la cueillette du gui, le port obligatoire de la coiffe ou la blondeur. Le retour aux fondamentaux d'une nation indépendante ne signifie pas non plus, comme la gauche et une partie de la droite feignent de le penser, un repli frileux entre des frontières garnies de miradors avec soldats casqués dedans et chiens de berger tenus en laisse par d'inquiétantes sentinelles aux lourdes capotes vert-de-gris. Restaurer le contrôle aux frontières et restreindre par ce biais l'immigration illégale, ça n'est pas plus fasciste que de préférer les coccinelles aux doryphores. Quant à la préférence nationale qui fait hurler les comédiens engagés pour ce rôle, laissez-moi rire. Le Pen a affirmé à plusieurs reprises qu'elle ne distinguait pas les Français entre eux (et c'est à mon avis une lamentable erreur, si ce n'est pas un mensonge stratégique). Pour elle, pas de différence entre un Français dont le pedigree remonterait à Vercingétorix et un « Français » né la veille à Roissy d'un couple de Maliens en transit. 

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NOTE — Charles de Gaulle a d'abord été membre de l'UDF giscardienne, avant de rejoindre le MPF de Philippe de Villiers. Aux élections européennes de 1999 et municipales de 2001, il figure sur la liste du FN. Cette « infamie » lui vaudra d'être rappelé à l'ordre par une tribune dans Le Monde, signée de 57 descendants du Général. 

7 mai 2012

Bastille, 6 mai 2012

Reportage à chaud de mon ami Nico de Montreuil sur Facebook hier soir, publié avec son autorisation.

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Bastille, ce soir. Sur le quai du métro, déjà des cris. Nous croisons un groupe d’Africains qui monte en vitesse dans la rame en criant : « Sarko en prison ! ». La progression dans le couloir est très difficile, l’ambiance électrique. Les agents de la RAPT sont sur le côté, nerveux. Un Beur les nargue : « M’sieur, m’sieur, mon pote, il a pas de ticket ! Vous faites rien ? ». Sourires crispés. C'est le genre de fête qu'on craint de ne plus parvenir à maîtriser. Un homme en bonnet phrygien s’adresse aux CRS en prononçant le nom de Sarkozy. Le CRS n’a pas compris, lui demande de répéter, pour s’assurer qu’il ne vient pas de se foutre de sa gueule. Il vient de le faire certainement, mais que faire dans ce chaos ?

Nous sortons enfin. La foule est très diverse. Je réalise alors que je n’ai aucune chance d’approcher la colonne de la Bastille. J'espérais prendre de belles photos des drapeaux algériens et autres que vous avez tous vus à la télé.

La grande majorité des drapeaux sont partisans : drapeaux rouges du Front de gauche-PCF, Verts, PS. Viennent ensuite les drapeaux communautaires : pays d’origine des immigrés, drapeaux multicolores, puis ceux de l’UE. Enfin, il y a les drapeaux français tenus par des Blancs, mais aussi par des « issus de ».

Surprise, j’entends une Marseillaise assez véhémente. Je m’approche. Un groupe de jeunes gens pas vraiment vêtus comme des gauchistes. Ils crient : — « Vive la France ! » de toute leurs forces. Ces sont des FN ou des UMP, venu prendre une revanche symbolique, en se faisant passer pour des socialos. J’en croiserai d’autres dans la foule, aisément reconnaissables, car ils observent attentivement ce qui se passe autour d'eux. Je m’approche un peu de la scène. La chanteuse Anaïs. On n’entend rien, pas une note. La sono est insuffisante. Je déteste cet endroit, cette foule, le bordel qui règne partout dans une ambiance Barbès. Et surtout cette haine qui partout s’étale, victorieuse, indécente ; on ne compte plus les slogans anti-Sarko, particulièrement venant des Blacks-Beurs : « Casse-toi pov’con », « Naboléon. »

Soudain, une clameur. Martine Aubry apparaît à l’écran. De l’endroit où je me trouve, on n’entend toujours rien. Les blagues désobligeantes sur son physique fusent.

Je me souviens, cinq ans auparavant, place de la Concorde. La foule joyeuse, calme, qui commence tranquillement à huer les socialistes, et Sarkozy qui les arrête au nom du respect dû aux électeurs, et la foule qui se tait, aussitôt. Je me souviens de la foule fervente et tranquille du Front National, l’autre jour.

Quel contraste avec le déchaînement de haine de ce soir ! Je n’avais pas besoin qu’on me le démontre, mais c’est toujours impressionnant de le constater : la gauche, si convaincue d’incarner le Bien, n’aime rien tant que crier sa haine contre le Mal.

J’en ai ma claque de cet endroit. Et je ne parviens pas à prendre de bonnes photos, trop de mouvements partout. Il me faudra encore une demi-heure pour sortir de la foule. Je suis au-delà de l’écœurement. Nous sommes en France, le jour de la plus grande élection, et personne autour de moi n’a l’air étonné de voir des drapeaux étrangers. On a honte pour les leaders du PS qui s’expriment et dont je vois les visages sur l’écran derrière moi. Oui, il y avait Chirac en 2002, mais ils pouvaient dire alors qu’il y avait un « contexte » particulier. Maintenant, c’est simplement une habitude.

Je quitte la place au son des tam-tams. Une groupe devant moi scande : « On va s’ma-rier ! » sur l’air de « On a ga-gné ! » Plus tard : « Sarko, t’es foutu, les pédés sont dans la rue ! » Les passants sourient. Dans un café, des Arabes d’âges mûrs, assis, écoutent, l’air sombre. Ils n’aiment visiblement pas ce genre de provocations. On dirait qu’ils pensent : « Quant nous serons majoritaires, il faudra remettre de l’ordre ici. »

Les lendemains de fête risquent d’être rudes.

24 avr. 2012

Message reçu et autres afflictions

Message reçu...

« Les électeurs nous ont envoyé un message », confie tel abruti, membre d'un parti autorisé. Sous-entendre : « Message reçu ! Nous allons vous lire avec la plus grande attention... patati... Veuillez agréer... patata... »

Patate ! Les électeurs votent, point barre. S'ils veulent envoyer des messages, des doléances, s'ils désapprouvent votre politique au point d'avoir envie de vous en toucher un mot, ils sont capables de le faire en ouvrant leur logiciel de mails afin de vous abreuver de remarques acerbes, de récriminations, de conseils un brin menaçants en vue des prochaines élections. Certains sont encore capables — oui ! — d'écrire une lettre avec un vrai stylo, de mettre cette lettre sous une enveloppe affranchie et d'aller la jeter dans une boîte du quartier. Vous saurez alors ce que c'est, un message. Vous saurez alors ce que veut exactement l'électeur, contre quoi précisément il grogne et récrimine — au lieu de lui prêter, vous qui êtes sourds, un vocabulaire de muet. Le type qui met dans l'urne un bulletin qui ne fleure pas la rose ou semble manifester d'inquiétantes réserves à votre endroit, il n'envoie ni message, ni signal. Il ne s'adresse pas à vous. Il fait un choix qui, par malheur, ne s'arrête pas sur vous. Cessez d'interpréter, messieurs, des signes qui n'en sont pas. Cessez de prendre les électeurs pour des estafettes vaguement rageuses. Cessez d'entendre lamentations et cris de souffrance derrière chaque vote dont vous êtes exclus. Si le peuple vous intéresse en dehors des échéances électorales, écoutez-le de janvier à décembre : il gronde assez pour vous permettre d'entendre et de comprendre que quelque chose cloche, et ce quelque chose n'est pas étranger à vous, aux soins que vous mettez à dépecer la vieille Europe, à envoyer ses peuples aux poubelles nauséabondes de l'histoire.

Autres afflictions...

Les gens qui jamais n'accélèrent au feu orange, qui ne traversent les rues que dans les clous, ne cracheraient par terre pour rien au monde, ne sont jamais tentés d'en griller une où c'est qu'on peut pas et n'ont en tête que des pensées parfumées, des opinions modérées et sans doute jouissent de positions sociales qui leur permettent de penser que tout va bien, qu'il n'y a pas lieu de trop se plaindre, de s'énerver, d'aboyer — ces gens cultivés hors sol et à distance des détritus, finissent toujours par prendre dans la poire une réalité dont ils ne semblent pas savoir qu'elle existe en dehors de leur petit monde aseptisé. La soirée électorale et les divers reportages effectués par les journaux parmi les militants sur le terrain, à chaud, nous ont permis de vérifier qu'il existe au moins trois galaxies de distance entre certains (eux) et d'autres (vous et moi). 

On se doute que le score atteint par Marine Le Pen n'a pas fait sauter de joie tout le monde. On trouve de tout comme réactions. Les embêtés font la moue, mais réfléchissent. Les effarés sautent de tous les côtés et ça me fait bien marrer. Les choqués ne sont pas encore sortis de leur tétanie. Les ulcérés, après avoir bien hurlé, sont partis en consultation chez leur stomatologue (v. note). Les paniqués n'osent plus sortir.

Voici une dame — Liliane, informaticienne dans une PME bordelaise et supportrice de l'incorruptible Eva J., semble-t-il — que le score de Marine Le Pen « flingue », selon ses propres termes. « On ne se doute pas qu'une personne sur cinq croisée dans la rue vote pour Le Pen », lâche-t-elle, tandis qu'on devine son air horrifié. On ne se doute pas que... Ben non, ma petite dame. C'est pas tatoué sur le front des gens qu'ils ont voté « Ça pue ». Un électeur du FN, contrairement à ce que vous croyez, à ce qu'on vous a raconté, ce n'est pas obligatoirement un type à l'aisselle qui se sent de loin, au regard torve de crapule, à la mâchoire crispée, au poing armé de quoi planter feuj ou rebeu ou renoi. Cette dame semble découvrir que les opinions politiques ne correspondent pas forcément à une typologie. Elle tombe de la Lune soudain et découvre l'Enfer. Stupeur : il ne ressemble pas aux gravures inquiétantes du Petit humaniste illustré. Qu'elle y retourne, sur la Lune, avec les Bisounours de sa communauté ! 

C'est là qu'on se dit que le matraquage médiatique et la propagande sont efficaces — efficaces, mais pas efficients. Les braves gens ont assimilé l'idée que l'électeur du Front National ne peut en aucun cas être quelqu'un de bien, de propre, d'urbain. Il doit ressembler à la bête qu'il est et en posséder les pires instincts. Il doit puer de la goule, avoir l’œil injecté de sang. Il doit n'aimer que la musique martiale, etc. 

Où le vote Front National est inquiétant, c'est en ce qu'il révèle la naïveté de gens comme Liliane, leur défaut de jugeote et d'imagination, leurs préjugés, leur inaptitude à réfléchir en dehors des saines limites tracées avec du sent-bon par les éditorialistes fréquentables. On leur a seriné que l'électeur du FN était un sale raciste tout frustré, tout haineux, tout barbouillé de sang : c'est pas vrai. On leur a donc menti ! Le mensonge était énorme pourtant et se devinait comme une trompe d'éléphant au milieu d'un visage.

Oh ! je sais : des clients ressemblant comme deux gouttes d'eau aux portraits officiels, il en existe. On se demande d'ailleurs s'ils ne font pas exprès, par mimétisme, de ressembler à leur portrait-robot. On doit bien trouver aussi chez les cocos des allumés de la faucille et du marteau, des collectionneurs de symboles nauséabonds, des admiratrices échevelées d'un Mao aux sourires aussi dégarnis que le front. Il est sûr aussi que l'électorat du PS doit héberger deux ou trois braves capitaines de gentils pédalos. Celui de l'UMP ne peut pas ne pas nourrir en son sein l'un ou l'autre capitaine d'industrie parfaitement dégueulasse, en plus d'être obscènement riche et d'un cynisme corrosif. On trouverait même chez les prêtres des croyants, en cherchant bien !

J'en connais une palanquée, des électeurs du FN — des électeurs convaincus du FN. Je les connais de loin, je les connais de près. Aucun ne m'a jamais mordu. Aucun ne semble vouloir mordre personne, d'ailleurs — mordre réellement, veux-je dire, au-delà des phrases écrites ou prononcées. Aucun ne sent quoi que ce soit de particulièrement fétide. Aucun ne sue le désespoir, etc. Je ne vais pas vous énumérer tout ce qu'ils ne sont pas, mais vous toucher un mot de ce qu'ils sont. 

Comme vous et moi, ce sont des hommes et des femmes de tous âges, de toutes conditions, issus de tous milieux. Beaucoup sont extrêmement cultivés et d'un commerce agréable. Ils sont irrésistiblement drôles souvent, avec un sens aigu de l'ironie. Ils aiment comme vous et moi des choses parfois délicates : les sourires, les aurores, les mots d'enfants, les courbes des femmes, les grâces du papillon voletant de rose en pivoine, la tendresse d'un vieux chien, etc. Au-delà de leurs goûts, pareils aux vôtres, ils possèdent de vraies racines et les cultivent. Ils aiment la terre de leurs ancêtres comme on aime une mère. Ils aiment leurs églises et leurs cimetières. Ils aiment moins les symboles de leur patrie que la chair même de leur patrie : son histoire, ses riches et sombres heures. Ils sont hommes et femmes de mémoire, et de mémoire filiale. Plus que vous, ce sont des héritiers. Ce que leurs pères (les vôtres, les nôtres) leur ont légué, ils veulent le conserver — le conserver, non le figer. Ils veulent eux aussi pouvoir, demain, léguer à leurs enfants le lopin de terre de leurs ancêtres, qu'ils auront par leur labeur amendé, ensemencé, comme avant eux l'ont fait leurs pères. Cette glèbe parfois ingrate qu'ils retournent et moissonnent, ils n'en peuvent plus de la voir chaque jour piétinée par des hordes étrangères invitées et hébergées à grands frais par des élites pour qui le peuple n'est plus un pays mais une main-d’œuvre interchangeable, une collection de zombies parfaitement modulables et intégrés, privés de mémoire, puisque privés d'histoire, surgissant de partout, donc de nulle part. 

Voilà pourquoi, si nous ne sommes pas méchants, nous sommes dangereux — pour vous.

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Note — Lapsus memoriae. Comme le signale ci-dessous dans son commentaire Didier Goux, que je remercie pour sa vigilance, le patient ulcéré devrait consulter un gastro-entérologue plutôt qu'un stomatologue. 

21 avr. 2012

Monologue dialogué

J'étais assis au bord de ma piscine, hier après-midi, quand je me surpris à me poser un tas de questions, et à y répondre ! J'appuyai sur la touche rec de mon fidèle dictaphone... Je fus bavard...

— Quels seront les deux qualifiés dimanche soir ?
— Hollande et Sarkozy, dans cet ordre.
— Ce n'est pas très original...
— La question ne l'était pas non plus.
— Le duel idéal, selon toi ?
— Oh non ! Ce n'est que le plus prévisible.
— Et quel aurait été pour toi le duel le plus original ?
— Question sans intérêt. 
— Je la formule autrement alors : le duel qui t'aurait le plus excité ?
— J'aime mieux ça... Le Pen contre Mélenchon. 
— Pourquoi ?
— Pour voir sauter de tous les côtés les poules effarées des médias. Et de un.
— Et de deux ?
— Pour la bagarre. Ce serait saignant à souhait. 
— Qui l'emporterait ?
— Mélenchon, obligatoirement.
— Comment ça, « obligatoirement » ?
— Hitler ne peut pas gagner contre Staline. C'est interdit. 
— Hitler... Staline... De bien gros mots...
— C'est caricatural, bien sûr. Quoique, pour Mélenchon...
— Terrain fangeux. Sortons de là. 
— Bien volontiers.
— Revenons à ce duel partout claironné. Qui l'emporte ?
— Hollande sans doute, d'une courte tête.
— D'une courte tête seulement ? On l'annonce grand et large vainqueur un peu partout.
— « On » ferait mieux de comprendre que le second tour est une tout autre compétition.
— Tu vois donc Sarkozy capable de refaire presque tout son handicap ?
— Que sait-on au juste de ce handicap ? Les pronostics pour le second tour sont de toute évidence un magistral fake.
— Sondages manipulés, entends-tu ?
— Non. Sondages peu fiables. On demande à des gens de s'exprimer sur une éventualité, pas sur des faits. Or, les faits, c'est que nous ne connaissons pas encore les noms des deux qualifiés.
— Toi-même, cependant, tu t'es prononcé. Tu n'envisages pas une surprise, apparemment.
— Non, mais quand les deux qualifiés seront connus, même si ce sont les deux noms que tout le monde a en bouche, ce sera une autre histoire.
— J'ai du mal à comprendre...
— En prenant les meilleurs des sondages pour la gauche entière et en offrant à Hollande, pour le second tour, toutes les voix qui semblent acquises aux candidats de gauche, il n'arrive pas à 50%. Le report des voix de gauche ne sera donc pas prépondérant. Au petit jeu des reports de voix, je vois plutôt Sarkozy en tête, parce que Marine le Pen fera entre 18 et 20%. Hollande, pour atteindre le score burlesque annoncé (56 ou 57%), doit pomper la quasi-totalité des voix recueillies par Bayrou. C'est impossible. 
— Toutefois, les sondages...
— Je pense que l'électeur de Bayrou n'a pas envie que Sarkozy soit réélu. C'est pour cette unique raison que, après avoir voté pour Bayrou au premier tour, il reporte son choix sur Hollande pour le second, mais il le fait comme moi qui, de loin, mettrais bien une baffe à Untel, mais reviens en sa présence à plus de raison. Par là je veux dire que choisir Hollande au second tour, pour un électeur de Bayrou, alors que le premier tour n'a pas encore livré son verdict, c'est un leurre. Quand il faudra effectivement choisir entre Hollande et Sarkozy, la raison lui reviendra et il choisira, avec répugnance, certes, de voter pour Sarkozy, dont il sait bien qu'il appliquera pour la France une politique moins désastreuse que celle de Hollande. C'est le pari que je fais. Itou pour ceux des électeurs de Marine Le Pen qui prétendent préférer Hollande à Sarkozy. C'est pure folie que de préférer Hollande à Sarkozy si on pense à la France — à la France et non à soi-même, à ses affects. Ce premier tour est une question d'affects. Comprends-tu mieux, là ?
— Un peu mieux. Sauf que... sauf que tu fais le pari, tout de même risqué, du bon sens, de la raison.
— Et je n'ai aucune preuve que le bon sens l'emportera, nous sommes d'accord.
— En dehors de ce que feront ou ne feront pas ensuite les électeurs dont le candidat sera éliminé dimanche soir, penses-tu que Sarkozy puisse, seul, refaire une partie au moins de son handicap, si handicap réel il y a et quelle que soit l'ampleur de ce handicap ? 
— C'est évident. Le débat télévisé aura une importance capitale, une fois de plus. Mais pas au point de renverser la vapeur si Sarkozy est donné large perdant... sauf coup de Jarnac ! Malgré le battage médiatique, beaucoup de Français suivent la campagne de très loin... parfois de très, très loin. 
— Les Français expatriés ?
— Pas du tout. Récemment, je lisais un reportage effectué dans la file d'une C.A.F. en province. Une dame disait qu'elle allait voter... Chirac ! Une semaine avant le premier tour, voici une électrice qui ne sait même pas, apparemment, que non seulement Chirac n'est pas candidat, mais qu'il n'est plus président depuis cinq ans ! Un cas, me diras-tu. Oui, mais révélateur. Un tas d'électeurs, les moins politisés, ceux qui s'en foutent un peu et ne font pas la différence entre un cheval et un âne, ne s'intéressent pas encore à l'élection. Mais ils regarderont le débat, exactement comme ces gens qui se moquent du foot mais regarderont quand même une finale de Coupe du Monde que la France dispute. Ils regarderont le débat comme on va au marché, pour choisir entre deux salades la plus appétissante ou la moins fripée. 
— Et Sarkozy leur paraîtra plus appétissant, selon toi ? Sur quels critères ?
— Gauche ou droite, ces gens fort peu ou pas du tout politisés s'en foutent. Ils n'ont d'ailleurs qu'une vague idée des différences. Ils s'en foutent, tout en ayant du respect pour la personne du président, quel qu'il soit. Les petites gens ont un respect inné pour ceux qui incarnent l'autorité. Or, le président, c'est Nicolas Sarkozy. Pour ces gens-là, c'est quelqu'un, le président ! On peut ne pas l'aimer, tout en le respectant. Je me souviens d'un village où c'est le comte qui régentait tout. Il était le gros propriétaire foncier du coin et le plus gros employeur. Il était en outre assez peu sympathique, se croyant encore sans doute au temps des Louis. Le dimanche, il se rendait à l'église en famille et en calèche. Je veux dire : sa famille dans la calèche, lui devant sur son cheval. Il portait la cravache et l'air revêche. Au village, les gens le haïssaient. Il y avait de quoi ! Le comte eut un jour des ennuis à cause de malversations financières liées à des terrains. Tu penses que tout le monde lui tomba dessus ? Au contraire ! Attaqué par l'état, le comte n'eut que des défenseurs au village. On le détestait dans le cadre du village, on ne jurait que par lui à l'extérieur. En attaquant le comte, c'est eux qu'on attaquait. Les villageois n'étaient pas peu fiers, dans le fond, de leur comte.
— Es-tu en train de dire que rien n'est perdu pour Sarkozy ?
— Sa situation semble trop précaire pour espérer mieux qu'une courte défaite, mais ce sur quoi je tenais à mettre l'accent, c'est sur des données un peu irrationnelles, mais en apparence seulement, que personne ne songe à prendre en compte. On fait comme si tout le monde s'y connaissait en politique, comme si tout le monde ne cessait, comme nous le faisons, d'analyser la situation, comme si chaque électeur avait de réelles convictions.
— Ce second tour et ce débat va donc permettre au président de... de quoi, au juste ?
— De remettre à l'heure les pendules. Il n'est pas qu'un candidat. Il est avant toute chose le président. Hollande n'est rien du tout. Quand ce dernier va se retrouver en face de Sarkozy, on va bien voir qu'un truc cloche, qu'il n'a pas l'étoffe d'un président. Considère seulement sa tête la plupart du temps : ses sourcils sont haussés. Signe de l'impuissance, du désarroi. Il semble toujours sur la défensive, offusqué. Quand on l'attaque, il souffre. Sarkozy, lui, a les sourcils froncés d'un décideur. C'est un homme offensif. Se battre, il adore ça. Il ne va pas se priver de démolir le falot, surtout si la cause semble perdue. Il va jouer son va-tout. Hollande, il va l'atomiser.
— Pour rien, puisque tu le vois perdant, même si c'est de peu... Un coup dans l'eau, donc.
— Si j'avais de l'argent à perdre, je miserais tout de même quelques gros billets sur le cheval donné battu.
— Le bilan de Nicolas Sarkozy... Aussi catastrophique que dénoncé ?
— Bien sûr que non. Les circonstances étant données (la crise financière), il a fort bien agi. Il est allé au front. La France ne va pas bien, mais elle résiste.
— Que lui reproche-t-on alors ?
— On reprochait à Chirac, que les gens aimaient bien comme on aime son Papy, de ne rien faire. On reproche à Sarkozy d'en faire trop, d'occuper tout l'espace, avec des tics et des manières de marionnette. Il est horripilant à cet égard, c'est indéniable. On l'a assez vu. Si Hollande gagne, que ce soit de justesse ou largement, ce ne sera pas une victoire de Hollande mais une défaite de Sarkozy. Beaucoup de gens vont voter Hollande contre Sarkozy. Et dans moins de six mois ces gens crieront : « Sarko, reviens ! » Je pense que certains redoutent déjà d'avoir à regretter bientôt Sarkozy. Mais c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent plus l'encadrer. Il ne s'agit pas pour ces gens d'élire Hollande, mais d'éliminer Sarkozy.
— Toi-même, que lui reproches-tu ?
— D'être tout de même assez vulgaire. Il m'a fait honte le soir même de son élection, quand, quelques jours plus tôt, lors du débat avec Royal, il m'a presque fait pleurer de joie quand j'ai compris qu'il avait gagné. Je bondissais dans mon fauteuil comme si on venait de gagner la Coupe du Monde !
— Quel romantisme !
— J'ai un côté très crétin...
— Et donc, le soir de son élection... ?
— ... je vois un parvenu se pavaner comme un jars, roulant carrosse, très occupé à pérorer au téléphone, comme le premier imbécile venu qui aurait décroché le bac et recevrait des félicitations de tout son clan. À côté de lui, ses deux belles-filles, pendues aussi à leurs portables. C'était ça, le président...
— C'était une belle victoire. Il était en droit d'être joyeux. Le rêve de sa vie était accompli.
— Il avait le droit surtout de commencer à faire le président ! Les plus grandes joies sont intérieures. Il fêtait ça comme le gars qui vient de remporter le Tour. Or, il venait simplement d'être appelé au départ. Le Tour, il allait le courir pendant cinq ans. Il aurait donc dû être un peu plus solennel, ayant conscience de la lourde tâche pour quoi les Français l'avaient élu. Il pouvait toujours fêter ça comme il voulait dans l'intimité, loin des caméras. Et danser tout nu sur la table s'il voulait, sur des airs populaires.
— Le Fouquet's ?
— Je m'en fous un peu. C'était une soirée privée. Stupide, mais privée.
— Tu as aussi des reproches politiques à lui faire, j'imagine. Quels sont-ils ?
— On sait bien qu'un président ne peut pas tenir toutes ses promesses et qu'il sait lui-même sans doute celles qu'il ne tiendra pas, parce qu'il les a faites pour séduire des électeurs peu emballés sinon. Ainsi, ceux qui ont cru ou feint de croire que Sarkozy allait nous ramener au temps de Pétain sont des imbéciles d'un calibre exceptionnel. Je pense à Noah, à toutes ces têtes à claques du show-biz qui songeaient sérieusement (?) à quitter la France, parce que dans leurs têtes ils entendaient le martèlement lugubre des bottes. Était-ce ridicule, mon Dieu ! Si j'ai cru que Sarkozy serait ferme sur les questions de sécurité et des racailles, je n'ai jamais cru à ces histoires de Kärcher. Je n'ai donc jamais eu peur de Sarkozy, n'ai jamais douté qu'il était un démocrate, bien davantage que Ségolène Royal, soit dit en passant.
— Jusqu'à présent, tu reproches plus de choses à ses adversaires qu'à lui-même...
— J'y viens... L'ouverture à gauche, quelle déception ! Et quelle horreur ! Un président issu d'une droite qu'on disait dure, fort bien élu, qui était de droite sans complexe, enfin !... et qui nous met au gouvernement des gugusses de l'autre camp ! Kouchner aux Affaires étrangères ! Un ministère régalien pour ce concentré de tiédeur, ce prélat tiers-mondiste ! Les Amara, Yade et autre Dati, dont aucune n'avait jamais affronté le moindre suffrage universel et que le président a choisies pour prouver aux perdants de l'élection qu'il n'était pas raciste, en plus de n'être pas sectaire. Il nomme Dati à la Justice ! Ça ou jeter une bombe dans une église, c'est du pareil au même. La dame avait certes des qualités intéressantes, en plus d'avoir un charme évident, mais s'il fallait donner un poste à cette néophyte, ce n'était pas le bon. Naturellement, le truc lui est monté à la tête et il fallut l'écarter. Erreur de casting...
— Aucun ministre ne trouve donc grâce à tes yeux ?
— Si. Alliot-Marie à l'Intérieur, ce n'était pas un mauvais choix. Fillon à Matignon était un excellent choix. Lagarde à l'Économie était un choix audacieux et parfait. On ne pouvait pas lui reprocher son incompétence, à celle-là. Et Darcos à l'Éducation nationale me plaisait bien, il en voulait, n'était pas sans courage, jusqu'à ce qu'on lui demande de retirer un projet majeur sous la pression de lycéens boutonneux !
— Finalement, tu reproches plus à Sarkozy le choix de ses acteurs que son scénario...
— Les questions purement économiques m'échappent un peu. Je pense que la réforme des retraites était une nécessité et qu'il fallait du courage pour la conduire jusqu'au bout, encore que je la trouve assez timide, dans le fond. Mais bon, en France, dès qu'on touche au social, ça gueule... Ce que j'ai détesté par-dessus tout, c'est la ratification par le Parlement du Traité de Lisbonne. Cette manière de faire passer en force un texte que les Français avaient rejeté unanimement... ! Pour un héritier du gaullisme, je trouve ça... !
— Sarkozy n'a pas trahi son électorat sur ce coup-là. La ratification du Traité par la voie parlementaire était dans son programme.
— Oui, oui, oui, je sais... Il n'a pas tenu d'autres promesses : il aurait pu ne pas tenir celle-là non plus. Il aurait pu décider que, non, finalement, il demanderait leur avis aux Français par voie référendaire. C'eût été risqué peut-être pour ce partisan du Traité, mais noble.
— D'autres griefs ?
— la façon dont il a traité Fillon au début et pendant un bon moment d'ailleurs : infect ! Traiter son Premier ministre de collaborateur ! Un valet, quoi ! Non, franchement... ! Le pauvre Fillon a dû en avaler plus d'une, de couleuvres. Je l'aime bien, Fillon. Qu'il ait tenu cinq ans à sa place est un miracle en soi. Il n'est pas expansif, c'est le moins qu'on puisse dire, mais il fallait je crois un caractère bien trempé pour résister à ce qu'il faut bien appeler du mépris. Certains y ont vu la preuve que Fillon n'était qu'un laquais, un torchon. J'ai la faiblesse de croire qu'il est plutôt trempé, comme l'acier du même nom. Fillon n'a jamais déraillé.
— Est-ce tout ?
— Presque... Agacé m'a le Sarkozy joggeur, le Sarkozy-Bobet sur son vélo ! Ridicule ! Que le président fasse du sport, entretienne sa forme, pourquoi pas ? Qu'il le fasse discrètement ! Il n'y a pas de salle de fitness ou je ne sais quoi du genre à l'Élysée ? Imagines-tu le grand de Gaulle, le gros Churchill, en short et baskets, suant comme des malades en compagnie de leurs gardes du corps sous un soleil de plomb ?
— Je l'imagine bien, non sans rire, de fait... À propos d'imagination... Nous sommes le dimanche 6 mai, il est 20 heures et Hollande est annoncé vainqueur de l'élection... Que se passe-t-il ?
— Nous rions pas mal pendant quelques semaines, de bon cœur. Ensuite les larmes coulent, coulent... mais ce ne sont pas des larmes de gaieté... Ce sont des larmes d'abattement, de colère... Parce que si nous rions des prévisibles bévues et autres culbutes du Bisounours en chef, nous pleurerons quand nous réaliserons que ce n'est pas du théâtre et que nous sommes au cœur d'un ouragan avec à la barre un capitaine d'opérette, à peine qualifié pour déplacer de vingt mètres un pédalo... Mais j'ai prévu l'impensable, une grimace inopinée du diable, un rebondissement de l'intrigue...
— Comment cela ?
— En juin, il y aura les législatives... Hollande ne va pas rigoler avec Mélenchon. Hollande aura besoin d'un maximum d'élus. Il a déjà, sottement, abandonné aux Verts plus de 60 circonscriptions ! Les Verts avec Eva Joly comme candidate vont faire 3%, 3,5%. Mélenchon, lui, sera entre 13 et 15%. Les négociations pour les législatives vont être explosives. Hollande voudra lâcher le moins possible. Mélenchon ne se contentera pas des mégots. Je crois cet ambitieux capable de présenter et de maintenir partout où c'est possible des candidats du Front de gauche contre le PS. Nous nous retrouverions alors avec des centaines de triangulaires et de quadrangulaires (UMP, FN, PS, FG) potentiellement mortelles pour le PS. La droite pourrait ainsi tirer son épingle du jeu et mieux que cela. Le scénario du diable, ce serait que Hollande se retrouve dès juin à devoir cohabiter jusqu'au terme de son mandat !
— Mélenchon prendrait ce risque-là, crois-tu ?
— Oui. Il n'aura pas deux chances comme celle-là. S'il est le révolutionnaire qu'il semble être, au moins de la gueule, il fera tout, même ça, pour emporter la mise en 2017. Avec la dynamique qui sera la sienne au soir du premier tour, ce dimanche, il doit entrevoir la possibilité historique de mettre à genoux le PS, de l'envoyer dans les roses. Rien que pour ça j'espère qu'il fera un haut score, dans les 15 ou 16%. J'attends la suite avec une gourmandise dont tu n'as pas idée !

11 avr. 2012

Vidocq ressuscité !

La carrière de l'auguste Eugène-François Vidocq, dont le singulier parcours inspira les personnages de Javert et de Jean Valjean à Victor Hugo et celui de Vautrin à Balzac, n'est plus à rappeler. Ce n'est pas tous les jours ni même tous les siècles qu'un bagnard finit chef de la Sûreté. Eh bien, à en croire Le Point, le voilà ressuscité sous les traits de... Daniel Cohn-Bendit ! 

L'ancien trublion de mai 68, Dany le Rouge, vient en effet d'être nommé au conseil d'administration de la faculté de Nanterre (*), haut lieu des exploits protestataires du vieux cochon. 

De Gaulle dans sa tombe vingt fois se retourne et de rage douloureuse s'arrache le képi...

... Encore que l'on pourrait mettre tout ceci sur le compte d'une intégration réussie — le monsieur est Allemand —, d'un plan de réinsertion payant. Reste plus que les palmes académiques, le deuil national et l'hommage ému de la nation à ce pape décati de la contestation enfin rangé des pavés et des foules vociférantes...

24 oct. 2010

Histoire d'yeux

L'intelligence des écrivains n'est pas ce que j'admire le plus chez eux. Mes têtes de gondole en littérature sont des visionnaires, d'abord au sens physique du terme. Ils regardent et observent réellement le monde avant de penser et d'en tirer des conclusions purement intellectuelles (sociologiques, philosophiques, politiques, métaphysiques, etc.). Ce sont des romanciers. Leur matière, c'est la vie. Ils n'aiment rien tant que la réalité, du moins pour camper le décor de leurs fictions. Et la réalité, elle se décrit à l'aide de mots concrets. S'ils peignent des objets, c'est avec précision (et parfois, longueur, comme chez Balzac), de telle sorte qu'on les voit, au lieu de les deviner. C'est frappant chez ce romancier de grand talent qu'est Julien Green. S'ils décrivent un personnage sous l'aspect psychologique, ils le font au mépris des théories, en montrant le personnage en train d'agir, sans interrompre le récit par des considérations lacano-freudiennes ineptes. C'est la psychologie en mouvement chère à Hugo Claus (« Pas de psychologie, pure description ! »), telle qu'on peut aussi la voir à l’œuvre à maints endroits chez Proust. Les motivations psychologiques « profondes » d'un comportement ou d'un geste de tel personnage de roman, cela m'emmerde. C'est du bavardage. On croit donner de la profondeur aux personnages, mais on les obscurcit, on les emmitoufle, quand il faudrait plutôt les dépouiller, nous les montrer vifs et non bouillis !

L’œil est donc l'outil majeur et prime de tout romancier digne de ce nom et d'intérêt, bien avant la cervelle. Décrire ce que l'on voit, tel qu'on le voit. Ce n'est pas figer un tableau, comme tant le pensent. C'est l'animer. Naturellement, il faut un certain talent pour ce faire, et cela nécessite un regard, une volonté d'utiliser l’œil d'abord et non ce méprisable cerveau toujours soucieux de prouver ceci ou cela, d'émettre des jugements plus ou moins péremptoires et définitifs.

Joyce, Faulkner et Kafka sont des visionnaires au sens que j'ai dit. Pas besoin de prouver mon assertion autrement qu'en ouvrant un de leurs livres et de voir comment ils traitent, de quel regard aiguisé aux meilleures meules de la réalité, le monde sensible. Où sont, chez eux, les idées qui obsèdent tant les contemporains (qui n'en ont souvent que de creuses et de rabâchées) ? Ont-ils besoin, avons-nous besoin de cela ? Des idées, j'en ramasse tous les jours, et pour être sûr de les perdre, je les jette incontinent ou je les enfouis dans mon jardin (heureusement vaste). J'ai cité Julien Green, dont j'aime au surplus les atmosphères fantastiques, le côté noir et blanc ou sépia de ses romans, sans oublier son style d'une enviable fluidité. Je pense à Marcel Aymé, la paupière lourde, mais l’œil vif. Paul Morand, toujours rapide, élégant, précis. Un inconnu pour beaucoup : Noël Devaulx et son univers étrange qu'il décrit mieux que ne le ferait un appareil photographique. Peter Handke aussi, dans un tout autre genre et contexte. Alain Gerber, que beaucoup méprisent à tort (trop populaire, pas assez intello ?). Victor Hugo, que je n'aime pourtant ni comme romancier, ni comme prophète larmoyant des temps modernes. Ses Choses vues sont d'un maniaque de la pupille et d'un diabolique connaisseur du merveilleux lexique de la langue française. Et d'autres.