10 sept. 2012

Ainsi Dieu

Dieu n'a jamais été pour moi, au mieux, qu'une hypothèse. Je ne crois pas en Dieu. Je ne crois pas que Dieu existe. Je ne tire aucune fierté de ce constat. Il me rendrait plutôt triste, voire orphelin, si je ne l'étais déjà, si je ne l'avais toujours été. Je sais que Dieu existe pour certains, mais ce n'est pas une preuve en soi. Ce qui existe alors pour ces gens-là, c'est leur croyance en Dieu, c'est la foi, une énergie spéciale que leur confère ce fol espoir d'un Père éternel plus ou moins bienveillant et protecteur, encore que pas mal inquiétant par maints aspects, puisque les croyants le craignent. Si je crois que les petits hommes verts existent, je ne prouve pas leur existence par mon affirmation. Je formule une hypothèse — et comme je crois en mon hypothèse, je suis habile assez pour ramasser de prétendues preuves qui vous prouveront que les petits hommes verts existent. Un peu d'intelligence au départ. La crédulité humaine fait le reste. J'écris des livres et je les vends bien parce qu'il existe des pigeons pour les acheter et croire avec moi que nous sommes arrivés ici-bas sans passer par le singe. 

Je ne nie pas que quelque chose puisse exister qui nous dépasse et que l'on appelle Dieu par commodité, parce qu'il n'est pas facile de formuler ce que l'on ressent parfois, cette bizarre nostalgie d'un monde parfait, cette sensation de n'être que le fruit d'une chute ou d'une dégringolade. Ce quelque chose qui me dépasse, si je l'appelle Dieu, je ne lui prête pas de visage, pas de pensée, pas de conscience, aucun jugement. Il est puissant, aveugle. Sa force est à la fois cosmique et tellurique. Il n'en jouit pas. Tel le vent. Tel le raz-de-marée. Tel l'orage. Tel le tremblement de terre. Telle l'éruption volcanique. C'est tout de suite moins poétique, moins rassurant. Nous sommes seuls, tout nous est hostile. Personne, nulle part, ne pense à nous comme le sauveteur pense à des naufragés. Si nous coulons, l'espoir d'une bouée ne nous empêchera pas de sombrer. Certains se noieront sans gigoter, avec même un vague sourire, persuadés qu'ils sont de mourir pour mieux renaître ailleurs, dans la ouate éternelle d'un Ciel qui ressemble furieusement à la quiétude liquide du fœtus. Je conçois, comme Jean Dutourd, que l'idée de la non-existence de Dieu soit trop désespérante pour renoncer à lui. Mais au lieu de m'abandonner à la confortable illusion de Dieu, je préfère affronter le vide et tirer mes jouissances de ce que la terre nous donne, et de mon imagination quand le réel ne suffit pas. Je me fie à mon instinct, à mon ressenti, sans m'encombrer d'interdits religieux ou moraux, bien que je sois influençable à cet égard, puisque le mécréant qui vous parle a été élevé dans un milieu où Dieu n'existait que trop, avec une impressionnante liste de choses à ne pas faire, à ne pas dire, à ne pas penser — de quoi vous corseter à vie. 

Si je ne crois pas en Dieu, je ne me permets pas tout. La souris que je suis ne danse pas forcément quand le chat s'est fait la malle avec une chatte du voisinage. Je n'ai pas besoin de sentir à chaque instant que je suis libre, métaphysiquement parlant. Je n'ai pas besoin de jouir en permanence, ni de me comporter comme si je faisais la nique au monde entier. Je ne suis même pas serein. J'ai trop conscience de mes limites temporelles. 

À l'âge de la science triomphante, Dieu devrait sembler une poussiéreuse relique. Ce n'est pas le cas — et je me garde d'ajouter « Hélas ! ». Plus la science progresse, plus l'hypothèse divine est cohérente. Toutes les religions partent d'un rien initial, d'un chaos qu'un événement prodigieux organise soudain et promptement, avec une apparence de dessein, une esquisse de forme, une manière de volonté, une velléité d'ordre — le tout prouvant une intelligence et donc, une existence, un être qui préexistait et sans doute somnolait, s'il ne naissait pas lui-même de ce chaos dont il aurait pris les commandes ab ovo, grandissant avec lui, devenant sublime dès son apparition, sachant tout faire déjà, dans tous les arts. La théorie scientifique du Big Bang n'est jamais que l'hypothèse physique et mécanique de la création, telle qu'elle nous est contée dans les livres religieux et dans les légendes païennes. Partout, le même schéma. Pendant longtemps, il n'y avait rien. En une seconde, une étincelle suivie d'un fracas cosmique géant, tout est là. Comment dès lors croire au hasard ? Comment ne pas croire qu'il y eût un machiniste aux commandes ? 

Le problème avec Dieu est qu'il aurait dû demeurer un concept. Il a fallu, pour faire admettre et comprendre Dieu aux gens de faible entendement, qu'on lui prête figure humaine et le caractère d'un homme. On pense à Dieu et un farouche vieillard surgit d'entre les nuages, l'air courroucé, l'index désignant au hasard un pauvre et tout tremblant pécheur. Ce Dieu anthropomorphe ressemble trait pour trait à un grand-père ombrageux et taciturne qui aurait connu la guerre de 14 et celle de 40 et en aurait ramené de solides rancunes et ce drôle d'altruisme consistant à ne s'intéresser à autrui que pour lui reprocher ses vices et ses défauts.

Ce Dieu des tranchées et des rats est réputé bon, bienveillant, miséricordieux. Les textes bibliques nous le dépeignent pourtant volontiers furibard. Au lieu de s'adonner à la poésie, il déchaîne les cieux et noie la terre entière, comme n'importe quel fou furieux décimant les siens au retour d'une virée arrosée entre potes. À la fin, il est si énervé contre tout le monde qu'il nous promet l'Apocalypse et la fin des temps. Imaginons un peu le grand-père qui en conterait de telles à ses petits-enfants et leur promettrait raclées, torgnoles et autres tourments. Un pareil sadique, on le zigouillerait dans son fauteuil. Un croquemitaine n'est pas plus effrayant.

Je ne crois pas en Dieu et nul ne songe à me le reprocher. Je n'embête pareillement pas ceux qui fondent sur son existence toute une philosophie de vie et de pensée. Je ne crois pas en l'existence de Dieu, mais partout sa présence explose. Pas un village sans une église, une chapelle votive, une ou plusieurs croix délabrées au détour d'un chemin. Dieu, s'il n'a plus le vent en poupe, demeure chez lui chez nous. On aime le savoir là, comme cette pendule affreuse héritée du grand-père et qu'on finit par adopter, à chérir parfois, moins pour elle-même que pour les souvenirs qu'elle évoque. Un brocanteur nous en donnerait dix briques que nous le jetterions dehors avec au cul la dédicace de notre chaussure. Nous ne l'aimons pas, nous voudrions ne pas l'avoir reçue en héritage. Mais elle est là, tout comme Dieu, même s'il n'existe pas...

19 juin 2012

Chamboulitude

Je me suis lancé dans ce blog avec l'idée de m'y répandre en longueur sur un rythme soutenu. J'ai tenu le pari deux mois durant. Depuis le début de ce mois, je travaille à l'extérieur, assez loin de chez moi qui pis est, si bien que je me trouve dans l'incapacité d'écrire ici quand et comme je voudrais. Vous me direz qu'on n'a pas inventé les week-ends pour le repos des braves et c'est vrai — sauf que, vivant seul, je n'ai pas trop de ces deux jours pour m'adonner aux joies hebdomadaires du ménage et autres activités vitales, telles les emplettes à la ville voisine (j'habite un patelin) ou la ballade à pieds d'homme à travers bois et champs (j'ai besoin de marcher). Me voilà donc obligé de revoir ma stratégie et de songer à des articles nettement plus courts. Or, je ne suis pas l'homme des brèves. J'aime l'écriture vagabonde et pensive. Je n'aime même que cela. Il faudra bien pourtant adapter le format et la fréquence de publication au temps raréfié dont je dispose. J'y réfléchis.

Je travaille au sein d'une véritable fourmilière dont je suis au surplus, avec une collègue, le centre nerveux. Ma liste des tâches comporte trois feuillets au format A4. La maison compte une vingtaine d'employés dont chacun porte un prénom, un nom, un visage particuliers, et une fonction plus ou moins précise, vers qui je dois dispatcher les appels, puisque le standard téléphonique fait partie de mes compétences. Le premier jour, j'étais complètement étourdi par la masse de choses et de noms à retenir. Je n'avais rien à apprendre de ma collègue qui débutait en même temps que moi et se trouvait par moments aussi désemparée que moi. Le bâtiment, qui pis est, est un véritable labyrinthe où diverses activités sont menées. Le centre regroupe plusieurs associations du type Loi de 1901 (organisation d'événements, service traiteur, atelier graphique, formations professionnelles — cuisine et informatique —, marché hebdomadaire des produits du terroir, etc). Qui est qui et qui fait quoi, où ? ont été mes principales pensées les premiers jours. 

Habitué que je suis depuis des lunes à travailler chez moi et seul, aux horaires qui conviennent le mieux à mon tempérament solitaire (le soir et la nuit), c'est déroutant de se retrouver à être embrassé soudain et serré de la pince chaque matin par une ribambelle de gens plus ou moins heureux. Je me faisais ce matin encore la réflexion que la plupart des gens passent ainsi normalement une large partie de leur vie à côtoyer chaque jour des inconnus qui le resteront même après vingt ans. Ce sont des êtres sociaux, ils aiment le contact, mais dans les limites strictement professionnelles. Sinon, rien à cirer de Bernard qui..., de Solange qui..., etc. Les femmes, à cause des gosses et de la curiosité féminine, s'intéressent plus aux autres sous l'aspect intime. Moi, je ne dis rien, ou le moins possible. Ma collègue parle beaucoup et je sais d'elle des détails qui ne regardent pas un étranger. Je ne lui ai rien demandé pourtant. Mais elle parle. C'est une femme. Je suis un bavard dans mon genre, sauf que je sais me taire. Il y a parfois durant les pauses des discussions politiques, mais je me tiens à l'écart. Comme partout ailleurs, le milieu associatif est un repaire de gauchistes « avisés » et d'écolos pâlots. Ce n'est pas mon milieu. Je ne vais pas travailler pour entendre parler de politique, et moins encore pour y répandre mes idées notoirement nauséabondes. 

Travail pour moi purement alimentaire. Je fais ce qu'on me demande de faire, et je le fais au mieux, avec soin (si mon travail consistait à sculpter des tours de Pise dans des étrons, je m'en acquitterais avec le même soin, c'est une question d'honneur). Me voici donc, cinq jours par semaine, contraint de me lever dès potron-minet (à cinq heures et demie) pour prendre à sept heures le bus qui me conduira en à peu près quarante minutes à une bonne trentaine de kilomètres de chez moi. Au sortir du bus, il me reste à parcourir à pied un bout de chemin (ça me prend un quart d'heure ou vingt minutes selon la météo). Arrivé sur les lieux de mon travail, je dispose encore de suffisamment de temps pour fumer une dernière cigarette (la prochaine, ce sera pour la pause de dix heures, tout en grignotant des raisins secs ou un biscuit). En fin de journée, même chose. Rentré, je m'accorde une heure d'Internet avant de préparer mon repas du soir et ma collation de midi du lendemain. Repas, vaisselle. Jusqu'à l'heure de me mettre au lit, je prends des notes. Je me couche vers dix heures et je lis une demi-heure, une heure. Par sécurité, je mets à sonner mon portable et un réveil classique avec cinq minutes de décalage. Après trois jours, je pouvais m'en passer. Je m'éveille désormais quelques minutes avant la sonnerie et j'en profite pour m'étirer longuement et chanter quelque peu, pendant que le café passe. En moins d'une semaine, moi qui vivais anarchiquement depuis 1740, me voilà dans le train-train avec mon petit billet dûment composté. Je commence à ressembler à tout le monde et à n'importe qui. Cela ne m'inquiète pas encore. Toutes ces nouveautés m'amusent. Ce boulot, dont j'avais besoin, pour lequel j'ai postulé et que j'ai obtenu à ma grande et confuse surprise, devrait me permettre de vivre plus à l'aise et de financer deux ou trois projets de vie que j'ai — à commencer par l'achat d'un véhicule. 

Naturellement, je ne vais pas vous bassiner avec mes faits et gestes d'un quotidien pas exceptionnel du tout, s'il l'est pour moi et cessera de l'être quand j'aurai acquis routine et cheveux gris, soit demain. En attendant de trouver la formule magique pour un blog digne de ce nom (publications régulières et de qualité), je compte publier dès que possible les deux ou trois longues notes commencées que j'ai en réserve.

4 juin 2012

Le grand dérèglement ontologique

Récemment, sur les ondes d'une radio que je ne nommerai pas, j'ai exprimé le malaise que provoque en moi la multiplication des actes de cannibalisme et autres dépeçages en règle. Je suis, c'est vrai, une petite nature pour ce qui est de la viande, surtout saignante, et l'imagination ne me laisse pas en repos, que je veuille ou non chasser les images épouvantables que trois lignes lues dans un canard suscitent en mon esprit. Je ne parle pas d'un malaise psychologique, s'il est présent toutefois. Le malaise que je ressens est profond, ontologique. 

Quand je pense à ces affaires, c'est malgré moi et sans complaisance aucune. Je m'interroge. En vain. 

Ce ne sont pas moins de quatre histoires de cannibalisme que les médias ont colportées la semaine dernière : une en France, trois en Amérique du Nord. L'histoire française semble fade comparée aux trois autres cas, tous plus abominables et effrayants les uns que les autres, à propos desquels je n'arrive d'ailleurs pas à plaisanter.

L'histoire française se déroule à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne. Un SDF de 31 ans, clandestin du nom d'El Bouazati, condamné à diverses reprises pour des faits de violence — et toujours pas expulsé, bien entendu —, s'en prend, alcoolisé au dernier degré, à un homme de 42 ans dont le tort aura été de se trouver par hasard sur le chemin de l'énervé. Une rixe éclate. Coups de pieds et de poings. El Bouazati accule sa victime, l'enserre et lui dévore les deux tiers de l'oreille droite. Et La Dépêche de préciser : « On ne sait d'ailleurs où il a recraché les morceaux. Les enquêteurs et policiers n'ont rien retrouvé dans le périmètre de la rixe. » Autant dire qu'il ne les a pas recrachés, mais avalés !

Aux États-Unis, à Baltimore (Maryland), un étudiant de 21 ans, Alexander Kinyua, est interpellé suite à la découverte à son domicile, par son frère, de restes humains (une tête, deux mains). D'autres parties de corps furent ensuite retrouvées à proximité dans un container. La victime, démembrée au couteau, était un homme de 37 ans, Kujoe Bonfaso Agyei-Kodie, colocataire de Kinyua et porté disparu depuis quelques jours. Arrêté, Kinyua reconnaît les faits et avoue avoir mangé le cœur et une partie du cerveau de sa victime...

Le cannibalisme n'est pas avéré dans le cas de Luka « Rocco » Magnotta, le dépeceur de Montréal, mais il en a fait l'apologie sur Internet et dans des mails à des journalistes. Qu'il ait ou non consommé de la chair humaine n'apportera rien, n'ôtera rien à la parfaite horreur de son crime, dûment prémédité, annoncé, mis en scène, filmé et diffusé. 

Le plus fou des cas dans l'absolu est celui du « zombie de Miami ». Rudy Eugene, d'origine haïtienne, est surpris complètement nu le long d'une voie rapide en plein cœur de la ville, en train de dévorer le visage de l'homme qu'il venait d'agresser, un sans-abri du nom de Ronald Poppo. Des témoins tentent d'intervenir. Eugene relève la tête, des morceaux de chair dans la bouche, grognant. La police intervient et abat le... la chose, dirais-je. Ronald Poppo, toujours hospitalisé entre la vie et la mort, est désormais amputé de... 80% de son visage !

On pourrait ajouter à ces cas celui, glaçant, de Wayne Carter, cet homme de 43 ans du New Jersey, retranché dans son appartement et menaçant de se blesser à l'aide d'un couteau. Alertés par un témoin, deux policiers font irruption et somment Carter de lâcher son couteau. Sourd aux injonctions policières, Carter s'inflige des coups de couteau dans l'abdomen, le cou, les jambes. Il est en train de s'éviscérer. Aspergé de spray au poivre, il ne réagit pas... du moins pas dans le sens espéré : il se met à lancer vers les policiers des bouts de sa propre chair déchirée et de ses intestins ! 

Qu'un homme en tue un autre ou plusieurs, même de sang-froid, même spectaculairement à la manière Breivik, ce n'est pas rien, bien sûr, mais cela reste dans la norme humaine, si je puis m'exprimer ainsi. Un homme que l'on a des raisons de tuer — raisons politiques, passionnelles ou psychiques —, on le tue, autrement dit on l'élimine physiquement, on le raye du monde des vivants. En aucun cas on ne le dépèce, en aucun cas on ne le déguste. On voulait un cadavre, rien de plus. S'acharner sur un cadavre à la manière d'un boucher ivre de sang, c'est de la démence. Ce n'est plus la mort d'un homme qui excite alors, mais son sang. L'attrait du sang signe la bête, non l'homme. En plus, boire ce sang, manger cette chair, sans être motivé par la faim dans des circonstances extrêmes, comme celles des rescapés andins du Vol 571, qui s'adonnèrent à l'anthropophagie pour survivre... 

Qui peut croire qu'on puisse avoir envie de démembrer un être humain et d'en goûter la chair ? 

Un ami me souffle que, dans de pareils cas, le Diable n'est jamais loin. Le Diable me semble un invité un peu trop commode pour expliquer de telles horreurs, une telle accumulation d'horreurs en un temps si court. Puisque c'est le Diable, dormez tranquilles, bonnes gens ! On le connaît ! Il rassure en un sens, malgré ses méfaits sanguinaires, puisque son existence prouve celle de Dieu — comme le reflet dans un miroir prouve la personne qui se mire ! Merci bien pour la leçon de théologie et de réflexion, mais l'explication me semble à peine plus crédible que la très américaine suggestion d'une soudaine invasion de zombies ! Si je ne suis pas ce qu'on pourrait appeler un brainchovey, ou un mythomane en bon français — si je refuse les explications faisant la part trop belle au cinéma ou à la dramaturgie bibliqueje ne crois pour autant pas au hasard. 

Des signes existent, multiples et récurrents, dans divers domaines, tendant à prouver l'existence sournoise encore d'un phénomène humain prenant chaque jour davantage de consistance et de force, que, faute de mieux, j'appellerai le grand dérèglement ontologique. D'où il vient, de quels tréfonds, je l'ignore, mais il pourrait avoir pris racine et corps dans une espèce de sublimation négative des tabous. À force de vouloir tout vaincre, de prétendre à tout surpasser, soi-même en premier, à être en tout le meilleur, le plus fort, le plus performant, le plus original, le plus célèbre, etc., on aboutit à nier tout ce qui faisait de nous des humains plus ou moins débonnaires, plus ou moins veules ou salauds, en tous cas limités, voire même cernés (par la honte, la pudeur, la crainte du jugement parfois divin, etc.). Le phénomène en soi n'est pas neuf. L'histoire regorge de criminels étranges et de fous — sauf qu'ici le phénomène semble collectif et touche le commun des mortels. On assiste à de permanentes surenchères et à des déchaînements de folies tous azimuts, parfois absurdes (des octogénaires qui se mettent au saut à l'élastique, au saut en parachute, à l'escalade ; des handicapés, tel cet amputé des quatre membres saisi d'une frénésie nautique et qui s'échine à vouloir faire le tour du monde à la nage et qui bien sûr y parviendra, à moins qu'un requin ne s'en mêle). À peine un homme en a-t-il occis dix autres sans raison, si ce n'est pour le frisson, qu'un plus ambitieux en épingle douze à son tableau de chasse, avant d'être sorti des statistiques par un plus conquérant, qui portera à vingt le macabre record, etc. Même l'art, naguère encore domaine des dieux, est contaminé par des performeurs de plus en plus loufoques et malades. Nous connaissions quelques allumés du chapeau, les Actionnistes viennois (Otto Muehl, Günter Brus, Hermann Nitsch), Pierre Molinier, le Peintre Nato, Michel Journiac, Carolee Schneemann, David Wojnarowicz, Orlan, Jean-Louis Costes et des dizaines d'autres, tous plus véhéments, malsains, fêlés, pourris les uns que les autres. J'apprenais récemment que le MOCA (Museum of Contemporary Art) de Los Angeles avait présenté l'exposition d'un performeur russe, Oleg Kulik, dont la spécialité éminemment contemporaine et puissamment artistique est de... vivre comme un chien ! Dès l'aéroport, le type marchait à quatre pattes. Jeffrey Deitch, le directeur du MOCA, l'a embarqué tel quel dans le coffre d'un véhicule loué pour l'occasion, parce que bien sûr la performance commençait avant la performance, laquelle consistait à vivre quinze jours durant comme un chien sous les regards du public.  

Entre l'octogénaire que l'envie prend soudain de sauter en parachute et le dépeceur montréalais, s'il existe une différence — et de taille ! —, ce n'est qu'une différence de degré et non de nature. Ça ne veut pas dire que la vieille est susceptible de s'adonner un jour prochain aux délices du cannibalisme. Ça veut dire qu'un truc... je ne sais quoi... une saleté cosmique... un monstrueux et multiforme cancer de l'âme est à l'œuvre en nous depuis pas mal de temps déjà, mais que là, soudain, les dernières défenses explosent de toutes parts, alors que nous avons atteint nos trop humaines limites, que nous avons tout remis en question et qu'à force de défis, de transgressions, nous sommes sortis de nos gonds.

26 mai 2012

Les mondes affrontés

Je n'oublie bien sûr pas la suite promise de ma série Ici la guerre.

Les mondes affrontés... Qu'est-ce à dire ?

J'utilise affronté dans son acception héraldique ou numismatique de « front à front », lorsque deux figures, souvent identiques d'ailleurs, jumelles, sont présentées ainsi. Elles se font face, s'opposent, sans nécessairement entretenir un rapport d'hostilité. Je suggère donc l'idée de mondes qui se regardent dans le blanc des yeux, avec toute la froideur que suppose un affrontement sérieux, loin donc des minuscules bisbilles de chapelles, des picrocholines querelles de clochers.

La droite contre la gauche, ou vice-versa, semble pour beaucoup une bien artificielle opposition, comme s'il ne s'agissait que d'un perpétuel et lassant chassé-croisé en vue d'exercer le pouvoir et de profiter surtout des avantages y afférents. Cette vision dégénérée de la bataille politique reflète autant la sottise de ceux qui ne pigent rien à la politique et ses enjeux, que la réalité du cirque politique contemporain. On se bat pour le prestige et des pots de confiture. On ne vainc que pour être vu, admiré, envié, craint parfois. On vise les plus belles places, celles qui brilleront en lettres d'or dans le Who's Who. On veut être là pour y être, comme à Cannes. Et comme à Cannes, l'important c'est la pose.

Veut-on un exemple remarquable de ces nuisibles qui pullulent en politique ? Rachida Dati. Elle n'est là que pour y être et papoter avec les copines. La remplacerait-on par un canard en plastique ou un parapluie que cela ne modifierait en rien le poids de la droite, n'altérerait en rien sa « force ». Et des nuisibles comme elle, moins spectaculairement nuisibles peut-être, la politique en compte mille et cent, à droite comme à gauche. Je m'abstiendrai de tout recensement. Là n'est pas le sujet.

La politique, au sens noble du terme, c'est autre chose que la vaine bataille pour un pouvoir et des dorures, des privilèges. À quoi sert un pouvoir qui ne veut rien, sinon se conserver ? Lorsqu'il est donné — par le suffrage universel —, ou pris — par la force des armes —, le pouvoir devrait servir un unique dessein : la cause politique pour laquelle on s'est battu. Le pouvoir ainsi vu n'est pas un but, mais un moyen. Il n'est pas une fin en soi, mais un départ. Que fait-on de ce pouvoir ? On l'exerce, pardi ! Chirac ne l'a pas exercé, mais il en a joui. Sarkozy l'a exercé, sans la moindre vision, modifiant sa stratégie au gré des vents ; lui aussi a joui de son pouvoir. Il aurait pu être président du Gabon ou de la Lettonie. C'est tombé sur la France. Hollande veut sans doute. Que peut-il dans les faits ? Et s'il pouvait ce qu'il veut, voulons-nous ce qu'il veut, lui ? Non, bien sûr : sa vision du monde n'est pas la nôtre. Nous le regardons comme un ennemi, lui et ses sbires.

On peut certes me reprocher d'admirer excessivement peut-être le général de Gaulle. Je l'admire moins pour sa politique, dans les faits, que pour sa vision politique, sa façon d'incarner à lui seul la France, de se confondre en elle. Personne n'eut de vision moins partisane que la sienne. Il se moquait même des gaullistes. Le Général exerçait le pouvoir sans en jouir. Jamais il ne dérogea à ses principes. Cette rigidité fait toute sa grandeur. Après lui, la France ne pouvait que décliner. Elle fit mieux, puisqu'elle dégringola. La souveraineté nationale, que le Général avait si constamment désirée et si farouchement défendue, fut mise à mal par le Traité de Maastricht en 92, instituant une Europe politique (de Communauté Économique Européenne — CEE —, l'Europe devint par ce traité la Communauté Européenne — CE —). Le Traité de Lisbonne en 2007 acheva la France (et les pays liés par ce traité) comme on achève une bête malade. La voici, nous voici désormais sous la tutelle d'une obscure Commission supranationale. Rien ne se fait plus au sein des nations européennes sans l'aval d'une Commission qui fait davantage penser à un consortium d'épiciers qu'à un état-major d'armée ou à un corps de philosophes au sens nietzschéen, dynamique, du terme. 

Quand Charles de Gaulle, le petit-fils du fondateur de la Ve République, se présenta au suffrage universel sur les listes du FN (v. note), ce fut une levée de boucliers familiale. Comment un de Gaulle pouvait-il salir à ce point le Nom ? Ce que je me demande, moi, c'est comment les héritiers du Nom peuvent supporter que les successeurs du « pater familias » aient dilapidé le bel héritage en cédant la France à l'Europe épicière. Ce que lesdits successeurs ont fait est comparable, le contexte guerrier en moins, au renoncement de Pétain à poursuivre la guerre contre les Nazis, à la politique d'alignement et de collaboration qui s'ensuivit. Le FN aujourd'hui, c'est de Gaulle depuis Londres et son célèbre appel. S'il est tout de même culotté d'avancer que le Général serait aujourd'hui lepéniste (ou mariniste), lui qui détestait les partis, on peut être sûr par contre qu'il eût rué des quatre fers pour empêcher qu'on attelât la charrette France au bœuf Europe, d'une manière telle que la souveraineté nationale n'existe plus dans les faits, bien que les pantins au pouvoir veuillent nous faire croire à l'indépendance préservée du pays. Tout ce que l'épicerie France contenait a été vendu au consortium dénoncé plus haut. Ne nous reste plus que les commis désœuvrés, ces hommes et ces femmes politiques que nous élisons et qui ne servent à rien, puisqu'ils ne peuvent plus rien.

Quand Sarkozy a lancé, par opportunisme, le débat sur l'identité nationale, j'ai suivi celui-ci en sachant bien que la taupinière accoucherait d'une fourmi. La question était pourtant de première importance, et son traitement vigoureux eût pu faire tache d'huile en Europe, mais elle fut traitée avec une légèreté digne d'un vaudeville de Labiche, par des intervenants qui n'y croyaient pas eux-mêmes, avaient honte d'en être. Parce que les mots nation, identité, quantités d'autres de cette famille, sont devenus nauséabonds. La droite le sait qui ne bavarde jamais là-dessus sans recevoir un immédiat coup de gourdin sur la tête — de la part du camp adverse et des médias affiliés, mais de son propre camp aussi, parfois préventivement, comme pour apparaître sinon plus vertueux, au moins plus rapides que les spécialistes autoproclamés du genre. Quand « la droite la plus bête du monde » bouge son cul, c'est pour affrioler l'adversaire, en offrir le défonçage à son vit breneux.

Les mondes affrontés sont deux visions antagonistes du monde. Les débats sur les bienfaits ou les méfaits de l'immigration de masse ne sont par exemple pas, comme la gauche le prétend, des conflits de cour de récréation sur fond de racisme plus ou moins échevelé : c'est une vision nationale et familiale d'une société donnée, typée, ancienne, enracinée, légitime, inquiète, contre une vision internationaliste et communautariste d'un monde asexué où chacun serait pareil à soi et soi pareil à chacun, un monde parfaitement indifférencié — ce qui est le comble du racisme, puisqu'il nie les différences au nom de l'égalitarisme. Quand on affirme qu'un étranger doit posséder en France les mêmes droits qu'un Français, on fait deux choses : on interdit à cet étranger d'être ce qu'il est, c'est-à-dire un étranger (ce n'est pas une maladie honteuse, mais un particularisme), et on vole au Français sa maison (puisqu'on l'ouvre à tous).

La droite dite républicaine est piégée dans tous les débats souverainistes par la gauche aux cris d'orfraies et par ses propres atermoiements, son incapacité chronique à s'affirmer, à assumer ses choix. On n'ose plus dire « la France », parce que ça pue la vieille France, la France rurale chère à Pétain. On dit « la République », alors que la République n'est jamais qu'un moment de l'histoire de France, une parenthèse peut-être. Il est hors de question de pleurnicher sur la disparition de l'Ancien Régime, de souhaiter une quelconque restauration, le retour du trône avec un roi dessus et des courtisans tout autour. Quant à la France rurale de Pétain, qui fut aussi celle du Général en sa jeunesse via Barrès ou Péguy, elle n'existe tout simplement plus, s'il reste des campagnes et trois vaches. La question du régime politique est pour moi subsidiaire. Une France moderne et ouverte sur le monde peut fort bien exister sans être pour autant une France agglomérée, une France où tous les citoyens du monde seraient chez eux, sauf précisément les Français de souche, ayant à expier je ne sais quel crime historique, quelle tare congénitale. Et ce que je dis de la France concerne aussi les autres nations. Une France française et indépendante ; une Italie italienne et indépendante ; une Allemagne, etc. Que chaque nation, affirmée, puisse conclure des alliances avec des nations voisines ou plus éloignées, par affinités ; alliances commerciales, culturelles, etc. Des traités, pourquoi pas ? pourvu qu'ils ne ligotent pas les nations. Ce contre quoi je suis, radicalement, c'est un état supranational. Je n'admets pas qu'un obscur fonctionnaire chypriote puisse décider que la Normandie doive produire moins de fromages au lait cru, et je n'admets pas davantage qu'un fonctionnaire français veuille que Chypre tonde la laine de ses moutons comme ceci et non comme ils ont là-bas l'habitude de le faire depuis des siècles. À la limite, je me fous pas mal que des pays arriérés pratiquent la charia ou l'excision, pourvu qu'on ne vienne pas introduire ces usages chez nous.

Je suis convaincu que la gauche n'est même pas choquée par la xénophobie en soi. Je tiens la xénophobie comme un réflexe naturel de protection. Des xénophobes, vous en trouverez autant à gauche qu'à droite. Il est naturel de préférer sa famille à ses voisins, ses voisins ou ses amis aux « touristes », surtout quand ces derniers prétendent dresser leurs tentes dans votre jardin, au nom d'une hospitalité pour laquelle vous n'avez pas été consulté. La préférence des siens aux autres n'induit pas une hostilité systématique aux autres. L'hostilité naît du surnombre, quand la quantité des autres vous fait sentir minoritaire chez vous. Une famille anglaise ou même maghrébine dans le village, ça ne le dénature pas, ça le colore d'une sympathique touche d'exotisme. Quand, sur les cent feux du patelin, quarante-cinq proviennent de vingt-trois nations différentes, surtout d'Afrique, surtout de mœurs et de pratiques religieuses étrangères à celles du cru, il est non seulement naturel, mais sain de s'en émouvoir. Oui à l'hospitalité, non à l'invasion.

La gauche est choquée par contre, ou fait semblant de l'être, par tout discours affirmant la primauté de la nation, son indépendance, sa volonté de demeurer soi, son désir de faire durer son histoire et ses particularismes, parce que la vision du monde à gauche est cosmopolitique et multiculturaliste. Pour ces gens-là, ils sont chez eux partout, et vous êtes tenus de tolérer chez vous des ahuris baragouinant deux mots de français et qui, à peine installés, se mêleront de vouloir repeindre vos murs à leurs couleurs, se mêleront d'exclure le porc de votre assiette par sournoise intimidation, empêcheront vos femmes et filles de se baigner au soleil dans des tenues toujours trop choquantes pour ces puritains hypocrites. Il n'y a pas d'un côté, à gauche, la vertu et de l'autre, à droite, le vice. L'affrontement gauche/droite n'oppose pas le Bien au Mal. Ce ne sont pas des luttes morales, mais politiques et politiques seulement. La droite a tort de se laisser entraîner dans des catégories morales. Et puisque, décidément, elle s'avère incapable de marquer son territoire sans en avoir sollicité la permission auprès des papautés de la gauche, nous abandonnons cette droite à son embarras et cessons d'attendre d'elle qu'elle défende notre vision du monde.

Quand à droite on prononce « nation », à gauche on affecte d'entendre « nationalisme », au sens exacerbé, agressif et conquérant du terme, et on s'étrangle, comme seule la gauche peut s'étrangler, avec la gestuelle exagérée du cinéma expressionniste. Peut-être ne suis-je pas attentif à tout, mais je ne crois pas avoir jamais entendu Marine Le Pen suggérer qu'elle s'empresserait, au pouvoir, d'attaquer et d'annexer la Suisse, la Belgique et autres contrées folkloriques, avant d'étendre l'aile impériale du coq français sur le reste du continent, afin d'y imposer je ne sais quoi de celtique, la cueillette du gui, le port obligatoire de la coiffe ou la blondeur. Le retour aux fondamentaux d'une nation indépendante ne signifie pas non plus, comme la gauche et une partie de la droite feignent de le penser, un repli frileux entre des frontières garnies de miradors avec soldats casqués dedans et chiens de berger tenus en laisse par d'inquiétantes sentinelles aux lourdes capotes vert-de-gris. Restaurer le contrôle aux frontières et restreindre par ce biais l'immigration illégale, ça n'est pas plus fasciste que de préférer les coccinelles aux doryphores. Quant à la préférence nationale qui fait hurler les comédiens engagés pour ce rôle, laissez-moi rire. Le Pen a affirmé à plusieurs reprises qu'elle ne distinguait pas les Français entre eux (et c'est à mon avis une lamentable erreur, si ce n'est pas un mensonge stratégique). Pour elle, pas de différence entre un Français dont le pedigree remonterait à Vercingétorix et un « Français » né la veille à Roissy d'un couple de Maliens en transit. 

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NOTE — Charles de Gaulle a d'abord été membre de l'UDF giscardienne, avant de rejoindre le MPF de Philippe de Villiers. Aux élections européennes de 1999 et municipales de 2001, il figure sur la liste du FN. Cette « infamie » lui vaudra d'être rappelé à l'ordre par une tribune dans Le Monde, signée de 57 descendants du Général. 

20 mai 2012

Ici la guerre : 2 - hégémonie

Pour rappel : Ici la guerre : 1 - prémices

* * *

Ce brave Ivan Petrovitch Pavlov avait un très bon chien. Il a fait des petits :

vous constatez qu'autour de vous la parole raciste et fasciste s'est libérée
Si nous nous mobilisons, c’est parce que cela fait trop longtemps que la parole raciste s’est libérée en France
Les « déra­pa­ges » ver­baux de mem­bres du gou­ver­ne­ment se suc­cè­dent, la droite décom­plexée la plus réac­tion­naire revient aux affai­res
Nous devons com­bat­tre cette bana­li­sa­tion des dis­cours racis­tes, anti­sé­mi­tes, isla­mo­pho­bes, sexis­tes et homo­pho­bes qui encou­ra­gent la haine de l’autre et pous­sent à la vio­lence
Mardi matin se tenait le débat parisien sur l'identité nationale au lycée Louis-le-Grand. Malgré les volontés de poser des cadres, la parole raciste s'est, comme ailleurs, libérée, offrant une tribune inespérée à l'extrême droite
C’est ainsi qu’en toute impunité s’est libérée et se libère à nouveau la parole raciste en France, 70 ans à peine après notre douloureuse histoire pétainiste

Google est à la portée de vos petits doigts frétillants si vous en voulez d'autres.

À gauche, on aime à se faire peur — ou plus exactement on aime à faire peur à l'aide d'épouvantails habillés pour la cause de cet antiracisme dont on peut désormais dire qu'il est un nouveau fascisme, tant il intervient dans tous les domaines pour dénoncer les « phobies » les plus délirantes et obtenir que soient punis ceux qui prétendent parler et débattre, comme il est naturel de le faire en démocratie.

L'antiracisme, on le sait, est une escroquerie politique imaginée par François Machiavel Mitterrand afin de diaboliser la droite. L'antiracisme est devenu un business juteux (le cas de Lilian Thuram). 

Si la parole, quelle que soit cette parole, se libère, c'est donc qu'elle était muselée. Par qui ? Un Carambar a celui qui trouve la bonne réponse. Je ne sache pas que beaucoup de procès en déviance langagière aient été ou soient intentés par Marine Le Pen, Éric Zemmour, Robert Ménard, Riposte Laïque, Christian Vanneste ou d'autres spécialistes de la langue bien pendue, tous fort nauséabonds au regard vigilant de la doxa antiraciste, antifasciste, citoyenne et bien-pensante.

Un type, on ne sait pourquoi, vivait depuis des années dans les égouts. Il en soulève soudain la plaque et arrondit les lèvres pour prononcer quelque chose. Il ne le dira jamais : fond sur lui un bataillon de vigilants casqués, rouleaux de sparadrap au poing. On le bâillonne. On ne sait ce qu'il allait dire, mais il allait le dire. Et ça n'aurait pas senti bon. Par « type vivant depuis des années dans les égouts », vous devez entendre « Français de souche » : un rat, un raciste. 

En dictature, il est toujours excellent que la parole se libère. En démocratie, c'est mal. Les gens y sont trop cons pour faire autre chose que de honteux amalgames. Ils sont incapables de distinguer entre ce qui relève du débat démocratique (les fameuses questions qui fâchent, sur l'immigration, l'islam) et l'insulte gratuite. Parler de l'islam, en parler sous l'aspect des problèmes sociétaux et culturels que sa présence implique ou risque d'impliquer pour des raisons démographiques, c'est du racisme — ni plus ni moins que de traiter de sale bougnoule ou de macaque un Noir qui n'en peut mais. Le procès intenté à Riposte Laïque par la LDH, la LICRA et le MRAP prouve que la « parole libérée » ne vole jamais longtemps ni haut : à peine murmurée, la voici remise au trou. Où la censure prophylactique ne peut s'exercer, la médecine judiciaire dispose de traitements variés et vigoureux pour soigner le patient atteint du syndrome de la liberté d'expression.
 
Ainsi donc la gauche est en France au pouvoir partout ou peu s'en faut, ses dogmes et interdits font la pluie au pays de Voltaire... malgré quoi la parole libérée menace ! Il reste trois loups en France, d'ailleurs apprivoisés, mais on hurle au loup au moindre craquement du plancher ou du buffet hérité de la grand-mère. Comprenne qui pourra.

En vérité, cette prétendue menace d'une « parole qui se libère » est un jeu de claquettes parfaitement orchestré. Il n'a pour dessein, toujours le même, que de diaboliser la droite même la plus fade, de la faire se sentir coupable du seul fait d'exister, de la contenir enfin dans son ghetto schizoïdique. Bien que matée, anesthésiée, surveillée nuit et jour, il importe toutefois que cette droite paraisse menaçante à l'occasion. On l'excite alors, ou bien on s'excite autour d'elle. Claude Guéant, en vantant la supériorité des civilisations qui respectent la vie, les femmes, la liberté et d'autres valeurs assez peu fascisantes, a ainsi déclenché un fort prévisible hourvari d'indignations. Un tel automatisme, une telle unanimité, relève moins de l'émotion véritable que du procédé. Alors que l'ex-ministre de l'Intérieur (il l'était encore à l'époque) n'a jamais proféré là que des évidences (de ces vérités qu'on appelle truismes, si peu contestables qu'il est vain de les énoncer), le voici convaincu de préparer la couche et les oreillers de la Bête Immonde du nazisme, et désigné comme une sorte de Goebbels à lunettes, ce qui est aussi grotesque que de soupçonner François Hollande de stalinisme. Cependant le message est passé, et le public en arrive, sinon à croire, à soupçonner que l'honnête et droit Guéant travaille pour le FN, donc pour Hitler. Plus c'est gros, plus ça passe, comme on dit.

Si, ces dernières années, jusqu'à l'élection de Hollande, la droite a détenu le pouvoir politique, c'est la gauche qui détient le pouvoir culturel, autrement plus puissant. La droite au pouvoir ne fait jamais que ce que la gauche veut bien qu'elle fasse. Cette droite que l'on prétend dominatrice ne domine guère, dans les faits — quand elle est au pouvoir —, que ses propres pieds, et encore, d'une faible hauteur. C'est la gauche qui tient la société et lui dicte ses lois. Si on se représente la vie politique en France sous la forme d'un échiquier autour duquel gauche et droite disputeraient une partie acharnée, on doit savoir que les Blancs et les Noirs sont agis par la seule main du joueur de gauche. Lorsque la droite veut jouer, elle demande quoi faire à son vis-à-vis, l'écoute puis joue, ou laisse carrément ce dernier déplacer les pièces à sa place, moitié flemme, moitié trouille gluante du mauvais coup, du célèbre dérapage.

Depuis une bonne quarantaine d'années (Mai 68, en gros), nous vivons sous le régime culturel hégémonique de la gauche. La gauche a décidé une fois pour toutes qu'elle représentait le Bien et que toute opposition à sa doxa figurait le Mal — le pire que l'on puisse envisager, avec les relents nauséabonds que vous devinez. Si tu es de droite, même la plus modérée, tu n'es pas un type qui pense différemment, et respectable comme tel : tu es un adversaire, un ennemi dangereux, un suppôt du Diable à svastika. À force de stigmatisations, on en arrive ainsi, lorsqu'on est de droite, à avoir honte de soi et à s'excuser d'être. 
 
C'est peu dire que Gramsci a gagné. La guerre de position (ou d'influence) qu'il prônait, préalable à la guerre de mouvement qu'il assignait comme but au marxisme contre le capitalisme, était la condition même de la lutte finale, le théorème parfait de ce parfait corollaire. Nous vivons bel et bien sous l'hégémonie culturelle de la gauche. Si vous en doutez, c'est que vous êtes de gauche, et donc de mauvaise foi, ou bien d'un crétinisme achevé — et je ne peux rien pour vous.

Que Gramsci ait gagné n'induit pas que sa victoire, écrasante, soit définitive. Avec lui, mais contre lui en fait, je pense que nous ne parviendrons à rien par la politique sans engager d'abord, et remporter, la guerre de position — celle des idées, des mots —, condition sine qua non de la reconquête envisagée. 
 
Comment y parvenir ? La contre-propagande, le raisonnement ? Oui et non. Plutôt non, d'ailleurs, que oui. Au petit jeu traditionnel de la dialectique, nous serons perdants à tous les coups. Je ne propose pas de convaincre, d'éduquer (ou de rééduquer) moins encore — mais de frapper. Nous passerons en revue dans le prochain billet quelques-unes des méthodes, toutes joyeuses, que vous pourrez ensuite utiliser au quotidien avez autant d'alacrité que d'efficacité. Vous n'aurez rien à potasser, rien à télécharger.

14 mai 2012

Ici la guerre : 1 - prémices

Avant d'être un animal politique (au sens général de πολῑτικός, l'homme au sein d'une société organisée et non livré à lui-même et aux lois de la jungle), l'homme est un animal tout court. Le plus civilisé, le plus exquis, le plus aimable des hommes possède toujours en lui un fond d'animalité. Sa nature primordiale et profonde est celle de l'animal en milieu hostile. J'en profite pour rappeler aux étourdis et aux bas du front que « primordial » ne signifie en aucun cas « important », mais « primitif », « qui se rapporte aux origines ». 

Ce serait faire à l'homme — ἄνθρωπος et non ἀνήρ, l'humain, pas le mâle — un fort méchant procès que de lui reprocher d'avoir conservé par-delà les siècles et la civilisation une chose aussi capitale que, par exemple, l'instinct de survie. Quoi qu'on en dise, l'homme moderne est d'une incroyable tolérance (version optimiste) ou d'une veulerie sans nom (version pessimiste). Lui fait-on les poches ? S'il ne sourit pas, il se plaint à peine. Lui donne-t-on un ordre qu'il réprouve intérieurement, il obtempère, se bornant à grogner dans sa barbe, quitte à se défouler plus tard sur un innocent (les femmes, les enfants et les animaux familiers servent à cela), en guise de représailles et de compensation. On le bouscule ? Il s'excuse d'être là. On le frappe ? Bien content d'être sauf, il réfléchit et s'efforce de comprendre son agresseur, s'échine à lui trouver des circonstances atténuantes (mélanodermie, précarité sociale...). On lui pique sa femme ? Il écarte les bras en signe d'impuissance et voûte le dos en s'éloignant des réalités amères de ce monde injuste. On le montre du doigt ? Il court se cacher, le rouge au front. On le traite publiquement d'imbécile ? Il rit comme un demeuré, feint de la trouver bien bonne.

Bref, si comme moi vous lisez la presse tous les jours et observez un peu votre environnement, jusqu'à vous observer vous-même dans vos manières un peu contraintes de réagir face à une offense réelle, vous établirez vite le constat que s'il y a beaucoup d'hommes en nombre, il y en a très peu en qualité. J'en profite pour avouer que je fais partie du nombre, à mon grand désarroi, car si j'ai la tête et le cœur à la guerre, je n'ai pas le bras très vaillant. Je ne suis pas moins qu'un autre le fruit d'une éducation dite chrétienne que je trouve avec le temps chaque jour plus délétère. Pour le dire tout net, j'en ai plein le cul d'être un brave homme et je rêve parfois d'être un homme brave, enfin — sinon un guerrier, un chevalier. Peut-être lis-je trop... 

Dans l'ensemble, tous, nous préférons la paix — la tranquillité — et les plaisirs à la guerre avec ses horreurs. La paix en ce sens est une aimable chose, mais cette paix dont je parle n'est pas la paix à tous prix des pacifistes, qui, lorsque vous leur lancez des briques, vous renvoient des fleurs et des poèmes. Nous ne ferions pas la guerre pour des broutilles, par excès de virilité ou de nerfs, mais la paix à n'importe quel prix, alors que la guerre nous a été déclarée, est aussi porteuse de sens et de vie, à mon avis, que de traverser la rue — dans les clous — en regardant avec indulgence, sans esquisser le moindre geste, le chauffard qui fonce vers vous à toute vitesse pour vous envoyer cueillir en enfer les pissenlits déracinés de votre funeste destin !

Sommes-nous en guerre ? Oui. L'avons-nous voulu ? Non. Pas directement. Nous l'avons voulu par bonté, cette bonté blême du chrétien réconcilié avec ses démons et pacifié, avec sa folie de croire à l'universalité de ses valeurs : compréhension, indulgence, compassion, humilité, pardon et, disons-le tout net, pacifisme bêlant. Nous avons voulu la guerre pour avoir renoncé à nos corps, par excès non de spiritualité, mais d'idéalisme. Nous avons voulu la guerre pour avoir interdit d'interdire, pour avoir abattu nos frontières tant morales et culturelles que, bien sûr, géographiques. Nous avons voulu la guerre pour avoir trop désiré une paix qui n'est pas du monde, ni de l'homme. Et cette paix, nous seuls la voulons — pas nos ennemis. 

On pouvait bien vouloir la paix en 39 et tout faire alors pour éviter la guerre. Sauf qu'en face l'ennemi avait un projet martial et un irrépressible désir d'expansion et de soumission des peuples. Dès lors que la guerre fut déclarée, ce n'était plus le temps de prêcher. On n'aime pas le feu, mais quand il y a le feu, il y a plus efficace que les lamentations et les poèmes de Paul Éluard pour vaincre les flammes. Il n'y a pas à tergiverser : faut se battre. Si nous perdons, au moins aurons-nous combattu. L'honneur sera sauf. Nous serons redevenus des hommes, au lieu de ces sinistres pantins empâtés et vaguement rigolards que je vois se perdre autour de moi dans un brouillard aux senteurs de pet.

C'est une chose que de prendre la mesure des faits, d'admettre enfin la réalité. C'en est une autre que d'y répondre adéquatement, sans se mettre au préalable à criailler et à courir en tous sens comme une pintade aux abois. L'instinct de survie chez la pintade existe non moins que chez les humains, sauf que l'intelligence lui fait hélas ! défaut. C'est bien de vouloir se tirer d'un mauvais pas, mais si on le fait en gigotant comme un malade alors que nous sommes pris dans les sables mouvants, nous n'arriverons qu'à précipiter notre perte. L'instinct de survie sans l'intelligence de survie ne sert pas plus qu'un arrosoir pour jouer du violon.

Cette sorte d'intelligence que requiert le combat, elle n'est pas donnée à tout le monde, aux intellectuels moins qu'aux gens un peu plus habitués qu'eux à trimbaler leurs bottes dans le fumier de la vie et à progresser dans les cloaques. Cependant les intellectuels ont un rôle à jouer du fait de leurs connaissances historiques, des leçons de l'histoire qu'ils sont censé avoir apprises et retenues. Ils peuvent sans doute voir plus loin que le combattant armé qui, lui, ne verra pas au-delà du canon de son fusil, parce qu'il vit dans l'instant, dans l'émotion de l'instant, dans la pure brutalité de l'instant, sans dessein, sans avenir. Je caricature volontairement pour bien marquer les rôles et mettre au net ce qu'on attend des acteurs. Untel sera le valet de chambre, un autre fera le marquis, un troisième le pendu dans la scène finale. On ne mélange pas les rôles et on les attribue en fonction des capacités propres à chacun.

Je focalise sur le rôle des intellectuels parce que cette drôle de guerre qui nous échoit est une guerre de plume et de babil avant toute chose, mais elle n'est pas que cela — et surtout elle n'est que le préambule d'une guerre véritable avec des macchabées et du vrai sang, une guerre que je pense inévitable à moyen terme et qui sera totale. Les intellectuels de notre camp ont pour mission, dans un premier temps, de faire savoir à l'ennemi qu'il est notre ennemi déclaré et que nous ne sommes pas déterminés à nous laisser intimider et que nous irons aussi loin que possible pour l'envoyer au tapis, lui faire mordre la poussière, l'abattre, physiquement au besoin. Ces intellectuels en pointe (et de pointe, si je pense à quelques figures connues que je me garderai de nommer) sont donc nos porte-étendards et nos éclaireurs et beaucoup plus que cela. Ils nous incitent par leur exemple et leur audace à l'ouvrir, à nous affirmer, à oser enfin dire et contredire, sans barguigner, avec force et discernement, avec violence si nécessaire (les pamphlets n'ont pas vocation à servir de torche-culs aux vagabonds diarrhéiques). Si, à l'exemple de... mettons G., encouragé par lui et convaincu par la pertinence de son propos, j'ose écrire enfin et rendre public ce que je me contentais jusque-là de confier à mon journal intime ou de murmurer en cercle très restreint, j'inciterai de la même manière H., qui me lira, à développer à son tour ses volutes et à piquer de la pointe aiguisée de sa plume le bedon de l'adversaire, sans craindre Dieu ni la foudre, parce qu'en vérité il n'y a rien à craindre : ce bedon n'est qu'un réservoir de merde, et à le percer on ne risque que d'être éclaboussé d'excréments. Ce qui est cherché ici, c'est l'effet boule de neige. Il faut des troupes pour combattre, car l'ennemi est nombreux. Ce n'est pas avec trois mousquetaires et un quatrième en embuscade que l'on gagne une bataille, ni a fortiori une guerre. Nous n'avons pas besoin non plus de ces dandys tout au romantisme et à l'esthétisme d'un combat à fleuret moucheté, avec banquet final, verre de l'amitié et filles à poil pour ébaudir l'assistance. Il nous faut donc grossir les troupes, inciter les silencieux à bruire enfin, délier la langue des muets. Il faut que, dans chaque village, dans chaque chaumière, le moindre talent prenne à son tour les armes (celles dont nous parlons, de salive et d'encre) et se batte à nos côtés pour rétablir l'équilibre des forces, car si nous sommes virtuellement en plus grand nombre que nos ennemis ne le pensent — eux pérorent beaucoup, nous nous taisons, et quand nous parlons, nous le faisons trop souvent avec l'air de nous excuser, ou peureusement, à la manière en certains points compréhensible d'un Richard Millet —, nous sommes trop faibles encore, trop peu audibles pour espérer renverser bientôt la tendance, remporter une première victoire (culturelle), avant la phase B, plus saignante, de notre projet de restauration.

Il sera question de méthodes et de stratégies dans une prochaine chronique.

12 mai 2012

Ludivine, émois...

Je ne l'aimais pas, au sens que je ne pensais jamais à elle avec tendresse. Nous n'étions l'un pour l'autre que des sexes. À l'époque, ça m'arrangeait. Elle n'était pas jolie non plus, se tenait mal et s'exprimait en avalant ses mots. Elle parlait le tchèque aussi bien que moi le français, pour avoir vécu à Prague quelques années, au sein d'une communauté d'artistes. Son ironie était cinglante.

Elle m'avait plu ainsi : son regard, l’œil pétillant, plus lubrique que coquin, et ses aisselles fournies qu'elle ne cachait nullement. Je la connaissais de vue, c'est vrai. Sa voix ne m'était pas étrangère. Jamais je n'aurais pensé à elle sous le rapport amoureux ou sexuel sans cette vision qu'elle m'offrit — et offrit à toutes les personnes présentes — un soir d'été à la terrasse d'un bistrot fort achalandé. Je vis cette femme qui discutait à trois tables de la mienne lever un bras soudain pour rejeter en arrière ses longs cheveux et révéler ce faisant un remarquable et fort affriolant bouquet noir. J'en fus saisi.

Je ne suis pas homme à me contenter d'emporter ma vision afin d'en jouir par l'imagination solitairement. Je fis ce qu'il fallait faire et le soir même nous étions dans son lit.

J'ai le souvenir d'une soirée, peu de temps après. Ludivine et moi dansions. Tout y passait, et nous transpirions fort. Plus tard, assis un peu à l'écart mais pas au bout du monde, nous sirotions nos bières et fumions tout en devisant à mi-voix. Nous étions assis côte à côte et pour dire le vrai, nous parlions de cul. Nous étions moites à tous égards, elle surtout dont les aisselles découvertes, humides, dégageaient un musc pour le moins capiteux. J'en respirais avec volupté les effluves. Chacun de ses mouvements propulsait vers mon nez ce terrible bouquet. Je dis « terrible », pensant à ces pauvres filles que la pensée de la moindre odeur intime horrifie et qui se jetteraient à l'eau plutôt que de consentir à puer un peu et d'être adorées pour ça. Moi, c'est ainsi, je préfère les femelles aux poupées. 

Ludivine savait. Elle ne détestait pas sentir ainsi. Elle mesurait son charme rare à son effet sur moi. Ça me rendait positivement fou. Fou, je suis joyeux, spirituel, plein de verve, tous les sens aiguisés. Surtout, je suis capable de demeurer coi, d'être patient, de jouir autant maintenant — par les sens, sans toucher à la chair — que plus tard, à l'heure de sombrer dans le stupre.

Le vocabulaire est chiche et les odeurs complexes, volatiles, nuancées même quand elles sont vigoureuses. Ce n'est pas tant une odeur que je voudrais décrire que l'atmosphère transfigurée, électrisée par ces bouffées dont les véhémentes vagues gonflaient mes naseaux, me procurant une sorte d'ivresse olfactive.

À quoi pensez-vous donc ? Ce n'était pas un relent aigre d'aisselles après une semaine de turbin sous le soleil dans une arrière-cour et sans douche, ce n'était pas encore le vieil oignon, si ça piquait, mais quelque chose de chaud, de sucré et de très épicé : cannelle et gingembre mêlés, cuberdon et clou de girofle. Ça me faisait au nez un effet similaire qu'au palais un vin de classe éventé : il est piqué, mais ça reste du vin, le vin qu'il fut, on perçoit encore malgré tout son cassis, ses fraises, ses mûres. Il se devine pleinement, tout débiné qu'il soit. Si j'osais, je dirais que je le goûte virtuellement mieux ainsi, semblable à ces visages de femmes vieillissantes qui nous émeuvent pour la jeunesse évanouie qui s'y reflète et que nous regarderions à peine s'ils retrouvaient cette jeunesse, ce lissé, ce terne éclat des choses qui souffrent de n'avoir pas vécu.

Bref, nous étions là, moi surtout. Je voulus humer à la source le feu, le soufre. Ludivine leva naturellement le bras et je gagnai du nez l'odorant sanctuaire de son aisselle. Je m'y perdis. Nous n'étions pas tant que ça à l'écart et j'en voyais qui nous zieutaient avec un mélange de gêne et de fascination. Je m'en souciais comme du temps des cerises, Ludivine itou. J'acquis ainsi et conservai auprès de certains, des mois durant, la réputation d'un sulfureux énergumène.