13 avr. 2012

Gousperoù ar raned

Parfois, comme ça, vous reviennent de très loin des souvenirs que rien de précis n'a convoqués. Ils étaient là bien sûr, quelque part, pas oubliés, encore moins refoulés, mais comme désactivés. Et voici qu'une opportune rêverie vous les restitue, à peine décolorés.

J'ai longtemps conservé une cassette audio dont l'enregistrement, improvisé dans l'urgence, datait du début des années 80. Devant ma télé, j'étais alors tombé sur un documentaire qui d'emblée m'avait captivé d'une manière bien singulière, au point que je m'étais précipité sur mon minable enregistreur à cassettes pour enregistrer le son à la diable, donc en faisant silence. 

C'était un documentaire de Michel Treguer, avec l'ethnomusicologue Donatien Laurent et les sœurs Goadec, alors toutes les trois vivantes encore, mais déjà bien âgées. Ce documentaire portait le titre fort étrange : Les vêpres des grenouilles — soit en breton Gousperoù ar raned. Donatien Laurent, passionnant comme peuvent l'être et souvent le sont les chercheurs de son espèce, emmenait le téléspectateur sur les traces de ce bon vieux vicomte de La Villemarqué, philologue et spécialiste de la culture bretonne. Il y était surtout question du Barzaz Breizh, recueil de chants populaires bretons que le vicomte avait passé sa vie à compiler. 

C'est que, de son vivant déjà (il est mort en 1895), et jusqu'en 1964, Théodore Hersart de La Villemarqué était regardé de haut et de biais par ses collègues, dont un certain Luzel. On lui reprochait d'être un faussaire, ni plus ni moins, un faussaire de génie, mais un faussaire. Comme Macpherson avec le faux barde Ossian, La Villemarqué aurait bricolé son recueil. Il n'aurait rien recueilli du tout, ou si peu, et aurait falsifié ses sources, arrangé les textes à sa convenance, à mille lieues de la rigueur scientifique qu'on est en droit d'attendre d'un chercheur. Luzel ainsi ne pouvait admettre que La Villemarqué avait recueilli dans le Trégor des textes aussi complets que ceux retranscrits dans le Barzaz Breizh, alors que lui-même n'y était jamais parvenu. Querelles d'experts comme on les aime, tempête dans un verre de chouchen. L'un des reproches majeurs allégués pour disqualifier le vicomte était qu'il ne pouvait connaître tous les dialectes bretons, notamment le vannetais.

C'est alors qu'en 1964, au manoir familial des La Villemarqué à Keransquer (Quimperlé), Donatien Laurent mit la main sur les carnets de collecte du vicomte, lesquels prouvaient de manière irréfutable qu'il avait bien travaillé sur le terrain, sérieusement qui plus est, et qu'il connaissait les variantes du breton mieux qu'on ne le lui avait accordé jusque-là. Il avait cependant quelque peu retravaillé les textes recueillis oralement, comblé çà et là les lacunes de ses sources (des paysans frustes et illettrés pour la plupart), assemblant des bribes de textes, moins pour tricher, évidemment, que pour présenter au final un ouvrage achevé, lisible, populaire, au lieu d'un pensum philologique destiné à la poussière des bibliothèques savantes et aux deux maniaques par siècle qui le compulseraient avec une dévotion d'onanistes. Notre vicomte aimait autant le folklore que l'histoire du folklore.

Il semble évident que les polémiques nées des travaux contestés du vicomte recelaient aussi des relents idéologiques. Vous imaginez un peu, je pense, le petit côté compassé, hollandais, de la bourgeoisie du XIXe siècle. Or, les textes colligés par le vicomte sont assez loin d'être de ceux qu'on peut confier sans crainte à une âme pure et pieuse. La verdeur des textes et leur propension à célébrer la révolte contre l'ordre établi ne pouvait que choquer le bourgeois de ces temps (le XIXe siècle est LE siècle bourgeois par excellence). 

Les sœurs Goadec intervenaient dans le documentaire pour la partie chant. L'une d'entre elles se rappelait ou essayait de se rappeler les paroles d'un chant sur lequel la questionnait Donatien Laurent. Elle chantait donc, et c'était captivant d'écouter la vieille dame débiter un long chant dans cette langue rugueuse et mystique qu'est le breton. Elle hésitait parfois, se reprenait. Sa voix n'était plus bien assurée, mais elle n'était pas là pour la performance vocale. C'est sa mémoire que l'on sollicitait, une mémoire aussi vieille que le druidisme et que ses magnifiques yeux reflétaient de manière saisissante. C'est cela surtout qui m'avait impressionné, la sensation, à la fois étrange et familière, d'être une fois de plus en présence d'un témoin millénaire, de ces personnes parfois très âgées qui portent en eux bien plus que leur propre existence, comme si l'histoire des hommes se transmettait chez certains par le sang. Il me parut alors que rien n'était plus précieux que le verbe. Aucun trésor archéologique ne valait une langue. Ma vocation, ce jour-là, fut confirmée. Moi aussi je me servirais de ma langue et je servirais ma langue. Je serais aussi, à ma façon, un passeur, un transmetteur... de mémoire, de sens, de beauté peut-être. 

La rude et vieille écorce des langues celtiques me semble un véhicule adéquat pour célébrer ce je-ne-sais-quoi de présence intemporelle et séculaire que j'appelle mysticisme, sans mettre là-dedans plus d'eau bénite et d'encens qu'il ne faut. Jean-Claude Bologne : « J'appelle mysticisme une expérience de mise en contact direct et inopiné avec une réalité qui dépasse nos perceptions habituelles, et que l'on peut ressentir tour à tour comme étant le vide ou l'infini. Cet infini étant assimilé à Dieu, le mysticisme s'est développé à l'intérieur d'une croyance religieuse. Mais d'autres absolus existent, qui justifient une approche athée. »

Je ne fais pas dans le celtisme échevelé et je ne révère pas le gui. Je ne connais de mes origines que le peu que la généalogie me permet de connaître. J'ai un nom, un physique aussi, des manières parfois rustiques, un côté âpre, un instinct de sanglier, une ténacité de menhir, un entêtement et une brusquerie qui fleurent le vieux guerrier celte aux aguets, pour ne rien dire de mon mysticisme sylvestre, de ma vision panthéiste du monde. Je ne veux rien croire, au sens des illusions. Je ne veux pas me prendre pour qui je ne suis pas. Je ne parle d'ailleurs pas de la personne, mais du monde que je porte en moi, comme un fardeau parfois, tel un fleuve si vieux qu'il pourrait se vanter d'avoir connu l'aube des temps, semblable à ces chants dont la source est trop profondément enfouie dans la mémoire des hommes pour en exhumer le substrat, à ces litanies sempiternelles qui d'un même souffle chantent et geignent, disent et racontent : la vie, la souffrance et la mort, l'errance et sa fille l'espérance.

C'est à des choses de ce type que je pensais sans doute, sans rien formuler, en regardant et en écoutant ce documentaire voici presque trente ans. Et ce sont probablement des ruminations de cette même eau qui m'y replongèrent voici deux jours, inconsciemment. Et l'Ar Rannoù (en français - en breton) déroule en moi ses redondants et mystérieux couplets... 

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